Istanbul - Strasbourg
ˆ
bicyclette 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


2638 kilomtres du 15 mai au 17 juin 2003

 

 

 

un vŽlo de 13 kilos,

des sacoches pesant 17 kilos,

et moi, et moi !

 

 

 

 

 

 


Jean ALBERT

 

Jeudi 15 mai 2003 : Strasbourg Š Istanbul par avion

Lever ˆ trois heures du matin pour le dŽpart en bus vers lÕaŽroport de Francfort. CÕest un rŽveil un peu pŽnible, mais en mme temps, jÕai un sentiment de libŽration. Depuis des mois je me prŽpare, la forme physique est au top, enfin le rve devient rŽalitŽ. En plus, je me dis avoir beaucoup de chance, de conserver suffisamment dÕendurance pour accomplir un nouveau voyage ˆ vŽlo.

Pendant lÕheure dÕattente en salle dÕembarquement, je mÕamuse ˆ chronomŽtrer lÕintervalle qui sŽpare chaque aŽronef au dŽcollage : trente secondes en moyenne. Sans compter les atterrissages sur dÕautres pistes. JÕimagine le stress des contr™leurs du ciel.

LÕAirbus A321 de la Lufthansa est presque complet. Les passagers sont en majoritŽ des  familles turques vivant en Allemagne. Elles retournent sans doute chez des proches pour le temps des vacances. Istanbul est ˆ deux heures et demie de vol, combien me faudra-t-il pour le retour ˆ bicyclette ?

Mon vŽlo se trouve en soute, bien conditionnŽ comme le demande la compagnie aŽrienne : pŽdales ™tŽes, guidon dans le prolongement du cadre, et pneus dŽgonflŽs. Par prŽcaution, jÕai mis un carton pour protŽger le cadre, la cha”ne est placŽe sur le plus grand pignon afin que le dŽrailleur, organe fragile, soit le plus rentrŽ possible. Chapeau, les bagagistes ! Pas une Žgratignure ˆ lÕarrivŽe sur lÕaŽroport ATATURK dÕIstanbul.

Ma place, choisie prs dÕun hublot, me laisse apercevoir le paysage qui se dŽroule sous mes yeux, malgrŽ lÕaltitude de 10.000 mtres. Le Danube, se prŽsente ˆ deux reprises : une premire fois au-dessus de la Hongrie et la seconde, lorsquÕil est bien plus large et sert de frontire entre la Roumanie et la Bulgarie. Le temps est trs clair. Avec ma carte,  jÕessaie de me situer dÕaprs les mŽandres du fleuve se perdant ˆ lÕhorizon.

Le survol de la Mer Noire annonce la fin du vol. DŽjˆ, cÕest le Bosphore avec son long cortge de navires. La forte bouffŽe de chaleur ressentie ˆ la sortie de lÕavion fait contraste avec la fra”cheur du matin au dŽpart de Strasbourg. Je transpire ˆ grosses gouttes pour  remonter la bicyclette et accrocher les cinq sacoches. Les employŽs du bureau voisin sÕamusent gentiment ˆ me regarder faire. Le vŽlo est un mode de transport quasi inexistant ici et ˆ leurs yeux je suis sans doute une sorte dÕextraterrestre. JÕapprŽcie le bidon dÕeau fra”che quÕils me proposent au moment de partir. Ce premier geste dÕaccueil sera suivi de bien dÕautres le long du voyage.

Les vingt kilomtres pour rejoindre le centre dÕIstanbul sont vite avalŽs. Je suis assez inquiet dՐtre obligŽ dÕemprunter cette route du littoral au trafic intense. CÕest sžr, je dŽrange par ma faible allure, mais il en est ainsi dans la plupart des grandes villes, Paris ne faisant pas exception. On me klaxonne souvent et je ne sais sÕil sÕagit dÕun geste amical ou de lÕavertissement du danger.

IndiquŽ par mes amis de club, Mireille et Pierre Nuss, lÕHoliday ļtel, ˆ deux pas de la MosquŽe Bleue, est vite repŽrŽ. On y loge ˆ prix sympa et le personnel se met en quatre pour recevoir le cyclo qui retourne dans son pays en pŽdalant. La bicyclette est lÕobjet de toute lÕattention du rŽceptionniste qui la conservera ˆ c™tŽ de lui, durant la nuit. Il aurait aimŽ Žpater ses copains en faisant le tour du quartier. Le hic : mes pŽdales automatiques exigent des chaussures adaptŽes et nous nÕavons pas la mme pointure. A son regard, jÕai senti de la tristesse.

Ce soir, un restaurateur voisin va me faire gožter les aubergines farcies. JÕaime la dŽcouverte de ces cuisines aux saveurs souvent dŽroutantes et je me fais aider en  cela par les autochtones qui sont fiers de montrer leur savoir-faire. Ainsi, jÕai eu le plaisir de recevoir un cours sur toutes les dŽclinaisons du succulent baklava. Si vous ignorez cette p‰tisserie, allez donc consulter un dictionnaire et bavez-en dÕenvie. Ce que jÕai fait au propre avant de succomber et de me lŽcher ensuite les doigts dŽgoulinant de miel et de pistache.

La soirŽe se fait douce. La mosquŽe bleue de son vrai nom Ē  SULTANAHMET Č est ˆ proximitŽ. Mes pas sÕy dirigent sans hŽsiter, et je nÕaurai pas ˆ le regretter. Les vendeurs et les touristes organisŽs sont partis. Le silence ˆ peine troublŽ par le chant du muezzin appelant ˆ la prire me touche profondŽment et incite ˆ la mŽditation. Quel bonheur de se trouver en ces lieux chargŽs de toute lÕhistoire de lÕempire ottoman.

De retour ˆ lÕh™tel, je grimpe quatre ˆ quatre les Žtages, afin de filmer ˆ partir de la terrasse surplombant la ville. Les minarets illuminŽs jaillissent du beau parc de marronniers en fleurs que je surplombe. Tout ceci est trs beau.

Ce serait dommage de quitter Istanbul demain. Je dŽcide alors de rester jusquՈ dimanche, avant dÕentamer mon raid.

 

Vendredi 16 mai 2003 : Allons fl‰ner dans Constantinople

 

LÕatmosphre est lŽgre, la tempŽrature ˆ sept heures du matin incite ˆ sÕattarder devant le copieux petit dŽjeuner composŽ de salades, fromage de brebis, charcuterie, le tout arrosŽ de jus dÕorange et de cafŽ. Que faut-il de plus pour dŽmarrer cette journŽe dans la bonne humeur ?

La mer de Marmara, toute proche, est envahie de cargos qui font la queue pour franchir le Bosphore. On croirait se trouver ˆ un pŽage dÕautoroute, un jour de grand dŽpart en vacances. Les bateaux bus se frayent, ˆ grands coups de sirne, un passage pour joindre les deux rives de ce channel.

Le tramway dÕIstanbul, certes moins moderne que celui de Strasbourg est largement utilisŽ par les travailleurs et les touristes. LÕintervalle entre deux rames ne dŽpasse pas les cinq minutes. Les passagers semblent trs disciplinŽs et la resquille ˆ laquelle nul ne songe semble difficile. Des barrires avec des tourniquets dÕaccs aux stations filtrent les voyageurs. Les gens devisent gentiment et semblent moins excitŽs que nos compatriotes strasbourgeois.

Continuant la visite dÕIstanbul, je rencontre, prs de Sainte Sophie, un jeune couple de randonneurs alpinistes et cyclotouristes venant de Chamonix, ayant pour projet de se rendre au NŽpal ; excusez du peu ! Nous Žchangeons nos adresses en promettant de se donner des nouvelles de nos expŽriences respectives. JÕapprendrai plus tard quÕils ont abandonnŽ prŽmaturŽment. LÕautorisation de traverser lÕIran leur a ŽtŽ refusŽe par les autoritŽs, en raison des troubles qui agitent ce pays. Ils doivent tre trs dŽus.

Sainte Sophie est une mauvaise traduction, car cette basilique a ŽtŽ consacrŽe par lÕempereur Justinien en 537 de notre re ˆ la sainte sagesse (hagia sophia en grec).

Gr‰ce ˆ la volontŽ du prŽsident Ataturk qui a la•cisŽ son pays,  lՎglise nÕest plus un lieu de culte. CÕest un musŽe ouvert ˆ tous. La tolŽrance et les religions sÕy confondent. De nombreuses classes avec les ma”tres visitent ce monument impressionnant. Les mosa•ques, les vitraux aux coloris chauds donnent une joie qui se rŽpand sur les visiteurs.

A table ce midi, un monsieur mÕaborde avec un excellent franais teintŽ dÕune pointe dÕaccent amŽricain. Le fŽlicitant pour la ma”trise de notre langue, il me dit avoir fait ses Žtudes ˆ la Sorbonne. Cette bonne blague ! Avec un tel enseignement, il peut tre fier.

Par contre, les trois Franais assis tout prs, ˆ qui jÕadresse un discret salut de compatriote ne rŽpondent pas. De temps ˆ autre, on en rencontre ainsi, comme ˆ vŽlo dÕailleurs, qui semblent coincŽs (ou) (et)  pŽdants. Impolis en toute certitude.

Je voulais faire lÕimpasse sur le pige ˆ touristes quÕest le Bazar, mais le patron de lÕh™tel me conseille dÕy aller faire un tour. Je nÕai pas eu ˆ le regretter.

Quelle ambianceÉ Je sympathise vite avec les vendeurs intriguŽs par les cales de mes chaussures cyclistes. En leur sortant des plaisanteries sur les tapis volants, ils abandonnent lÕidŽe de mÕen vendre un. Cela se termine devant un Ē Chineese tea du dragon Č et une dŽclaration faite devant le micro de mon camŽscope. Je leur montre lÕimage enregistrŽe, cÕest franchement la rigolade.

Je continue ˆ me promener dans les parcs, je discute avec les policiers ˆ VTT qui poursuivent les petits vendeurs accrochŽs aux basques des touristes. Je file ensuite vers lÕUniversitŽ filmer les beaux bassins. La musique orientale sÕallie avec les jets dÕeau. Quelle harmonie !

Le soir, je pŽntre dans un bar, attirŽ par un orchestre local qui joue en costume folklorique. Je leur donne un pourboire et jÕobtiens tous les plans demandŽs. Une touriste turque improvise une danse du ventre langoureuse qui va en sÕaccŽlŽrant. Je suis le plus heureux des cinŽastes et le plus lambda des visiteurs.

Le marchand de sable finit par arriver. Le Ē dodo Č sera agrŽmentŽ de rves des Mille et une nuits.

 

Samedi 17 mai 2003 : Le Bosphore 

 

PrivilŽgiant la plongŽe dans la foule turque aux visites des musŽes, je laisse de c™tŽ le palais de TOPKAPI (prononcez Topkapeu) et me dirige vers lÕembarcadre EMINON†, guidŽ par un jeune conducteur de train de la gare de chemin de fer voisine. Je lui parle btement de notre T.G.V. Il soupire et je tente de le consoler en lui disant quÕune ligne Strasbourg Š Istanbul est ˆ lՎtude (sic). Je ne serai plus lˆ pour en voir la rŽalisation et lui, il sera sžrement ˆ la retraite. Sur cette boutade, jÕachte mon ticket de bateau-bus. Quoi ! un million de liras turques ? La surprise passŽe, on me dit que cÕest lՎquivalent de 0,6 euro. Ouf ! je respire. JÕembarque pour me rendre sur la rive orientale du Bosphore ˆ USK†DAR. Je ferai ainsi quatre traversŽes dans la journŽe : BESIKTAS, c™tŽ Europe, puis KADIKOŁ sur la rive asiatique et enfin retour ˆ EMINON†, lÕembarcadre dÕIstanbul.

Pour me remettre de cette folle journŽe, je vais prendre une collation : un thŽ et quelques baklavas dans une p‰tisserie repŽrŽe le matin. Miam, miam !

 

Dimanche 18 mai 2003 : Sortie de 85 kilomtres pour des prunes

 

‚a y est, cette fois je quitte Istanbul la Magnifique pour entamer le raid si attendu. Le rŽceptionniste de lÕh™tel me filme en compagnie du patron. Si je peux, je reviendrai un jour. Longeant la rive ouest du Bosphore,  jÕarrive ˆ SARIYER. LÕadaptation ˆ la conduite de mon vŽlo chargŽ se fait doucement. Les citadins rejoignent les plages, la circulation est intense.

La route nÕest pas celle que jÕimaginais en lisant la carte. Elle devient Žtroite, sinueuse et escarpŽe. JÕai des doutes quant ˆ la bonne direction et il me faut souvent demander le chemin. ArrivŽ ˆ GUM†SKOY, je mÕaperois trop tard quÕon mÕa dirigŽ dans un cul de sac et doit revenir en arrire en regrimpant la montagne. Le soleil est au zŽnith, je transpire. Mes forces dŽclinent et je crains lÕinsolation. Comble de malchance, un passant mÕenvoie sur un chemin de terre. La direction semble bien orientŽe, mais tout cela dŽbouche sur une carrire. Je chute lourdement sur le gravier dans la descente, emportŽ par le poids des sacoches. RŽsultat : un bras ŽcorchŽ, plus un hŽmatome ˆ la fesse. ‚a commence bien !

Des idŽes criminelles me viennent ˆ lÕesprit. Un chauffeur de chantier me ramne sur lÕasphalte et je grimpe la c™te ˆ pied en compagnie dÕun imam qui fait de lÕauto-stop.

ArrivŽ ˆ un carrefour, je crois reconna”tre une route qui va vers lÕouest et demande aux policiers en faction, la confirmation de la direction. Ils rigolent et me font comprendre avec bien des difficultŽs linguistiques que la route de ma carte est devenue une autoroute que je ne peux emprunter. Cela en est trop et je blasphme contre lÕInstitut gŽographique national qui a osŽ vendre cette carte avec le millŽsime  2002.

Je fulmine et nÕai pas dÕautre choix que de rentrer ˆ Istanbul, vu lÕheure tardive.

Ce nÕest pas la fin des ennuis pour cette journŽe maudite. JÕai ˆ subir un Žnorme bouchon dÕune vingtaine de kilomtres sur la route du littoral. Les automobiles, roulant au pas, ne me laissent aucune possibilitŽ de passage. Il nÕy a pas de trottoir que je pourrai emprunter et je dois patienter en respirant les gaz dՎchappement.

Quatre-vingt-cinq kilomtres de galre, non prŽvus, dans mon road-book. CÕest dŽcidŽ, demain je pars en train pour mՎloigner un peu du flot automobile. Que nÕai-je connu Istanbul au temps o elle se nommait encore Constantinople.

LÕh™telier est surpris et redonne la clŽ de Ē ma Č chambre. Il semble peinŽ de la mŽsaventure et me donne de quoi nettoyer les plaies lŽgres.

Je suis fatiguŽ. Les danses orientales me direz-vous? Eh, bien ! Elles se feront sans moi, ce soir.

 

Lundi 19 mai 2003 : Istanbul Š Kirklareli en train et ˆ vŽlo. 67 km

 

09h30 Š Le train, au coup de sifflet, part ˆ lÕheure. Il mՎloigne dÕIstanbul en longeant la mer de Marmara. JÕadmire une dernire fois la ribambelle de navires attendant le passage obligŽ du Bosphore pour rejoindre la Mer Noire.

Destination, L†LLEBURGAZ o je pense rencontrer des conditions de route meilleures. Je nÕai pas la sensation de triche. Le crochet que je mÕimpose avec dÕautres kilomtres ˆ parcourir sera sensiblement identique. Je ne suis pas du genre ˆ risquer ma peau pour une question dÕamour-propre mal compris.

Le contr™leur du train mÕarnaque en me demandant un supplŽment pour le vŽlo, alors quՈ la gare, le guichetier mÕavait assurŽ de la gratuitŽ. Je me fais traduire par un passager du compartiment qui prend ma dŽfense, il modifie son argument en disant que ce sont les sacoches qui justifient le supplŽment. Le ton monte et craignant des complications je lui donne la somme de trois millions de LT, qui heureusement aprs conversion, ne reprŽsentent plus que deux euros. Il rechigne ˆ me fournir un reu.

Mon vŽlo est lestŽ des lourdes sacoches. En pleine chaleur, jÕapprŽhende le pŽdalage, mais je nÕai gure dÕautre solution que de rouler en mÕabreuvant et en me protŽgeant dÕune casquette. Je vais en direction du nord, vers Pinarishar. Avisant une cabine, ma carte France TŽlŽcom ne fonctionne pas, contrairement ˆ ce qui est affirmŽ sur la documentation. Cela me fait mal de dŽpenser des millions pour utiliser les cartes locales. En euros cÕest peu, mais sur le plan psychologique, cÕest dŽsastreux.

Le boucher restaurateur du petit village de TURKATBEY a envie de me faire plaisir et me sert trois tranches dÕun excellent steak de bĻuf accompagnŽ dÕune plantureuse salade composŽe. Les lŽgumes de saison, concombres, tomates, poivrons sont recouverts de fromage de brebis (fta) et dÕolives noires dŽlicieuses. La gamine espigle, petite fille du patron, essaye dÕengager la conversation. Maudite soit la barrire linguistique. Elle a pourtant plein de choses ˆ me raconter. Son prŽnom : Irmak. Je la taquine en le lui faisant rŽpŽter plusieurs fois. Je sors ma camŽra pour la filmer dans son improvisation de danse. Elle est heureuse de se revoir dans le viseur du camŽscope et nous sommes en peu de temps devenus de vrais amis. En quittant cette famille, nous faisons la photo souvenir devant la maison.

Les pentes sŽvres en direction de KIRKLARELI se succdent. Je peine et aimerais dans ces moments abandonner la moitiŽ de mon chargement sur le bas-c™tŽ.

La rŽgion est truffŽe de casernes. Les militaires au son des cuivres et des percussions chantent en prŽvision dÕun futur dŽfilŽ. La proximitŽ de la Bulgarie, pas trs amie, explique sans doute la concentration de troupes en ces lieux. Si la Turquie entre dans le giron europŽen, nous aurons au moins une armŽe rŽputŽe ˆ dispositionÉ

Ce soir, dans un d™ner-kebab,  je gožte au fameux yoghourt bulgare. Mais non ! cÕest une spŽcialitŽ turque, mÕaffirme le patron Š nettement meilleur ici de ce c™tŽ de la frontire. A peine chauvin, le gargotier.

Je mÕoffre une glace italienne et envoie mon second message au cybercentre local.

 

Mardi 20 mai 2003 : de KIRKLARELI ˆ BURGAS (Bulgarie). 104 km

 

AujourdÕhui, je vais franchir la frontire ˆ МАЛКО ТЬРНОВО, ou si vous prŽfŽrez Malko Tărnovo. Ah ! Il va falloir en plus de lÕorientation, me repŽrer avec lՎcriture cyrillique. Ce sont deux moines grecs, Cyrille et MŽthode qui ont inventŽ cet alphabet, repris ensuite par la Russie. Il ne faut surtout pas dire ici que les Bulgares Žcrivent en russe.

A quelques kilomtres de la frontire, je bavarde avec des ouvriers qui enlvent un panneau Ē cha”nes obligatoires Č. Par cette tempŽrature caniculaire, il est grand temps.

Ils proposent de me prendre ˆ bord et de rejoindre le poste des douaniers quÕils connaissent. Ē Faites attention aux Bulgares Č me conseillent-ils, quÕils considrent ici comme des brigands. Bien mÕen a pris dÕaccepter la proposition, car les formalitŽs sont abrŽgŽes de ce c™tŽ turc. Je vais rester une bonne heure devant le poste ˆ faire une rŽparation de fortune, mon porte-bagages arrire ayant cŽdŽ.

Les douaniers et policiers bulgares se montrent tatillons. Six contr™les successifs et ˆ chaque fois les mmes questions : Ē DÕo venez-vous ? O allez-vous ? Que comptez-vous faire dans notre pays ? PossŽdez-vous des armes, etc.É Quand je dŽsire changer mon argent turc contre la monnaie bulgare, on me fait un Ē niet Č de dŽgožt en hochant la tte de haut en bas. Cela aussi je vais devoir mÕy faire. Je le savais, mais cela crŽe toujours des quiproquos, le temps de rŽaliser que cÕest le contraire de notre habitude. Ici pour dire oui, il faut hocher horizontalement du chef. JÕaurai souvent des hŽsitations, quand par la suite, je demanderai confirmation de ma route.

Le flic de service me refuse le retour au poste turc voisin pour Žchanger ma monnaie. Je nÕai pas dÕargent bulgare, seule ma carte bancaire et quelques euros en poche. JÕespre pouvoir arriver sans encombre ˆ BURGAS ( БУРГАС ) pour trouver un distribanque. On mÕavait dŽconseillŽ ˆ Strasbourg de prendre une bonne quantitŽ dÕeuros ˆ cause de lÕinsŽcuritŽ. CÕest peut-tre vrai dans les grandes villes, comme partout dans le monde, dÕailleurs, mais ici, jusquՈ prŽsent je nÕai jamais stressŽ. Je regrette de nÕavoir pas plus dÕargent liquide.

Ayant lu le livre dÕun Žcrivain alsacien sur le Danube, je nÕai pas ŽtŽ surpris de voir le douanier mÕinviter ˆ tremper mon vŽlo dans une fosse pour dŽtruire tous les mauvais germes agglutinŽs sur mes pneus. JÕai retenu un fou rire quand je lui ai demandŽ si je pouvais aussi purifier lՉme du cycliste. Il ne comprenait pas le franais et cela valait sans doute mieux. LÕhumour avec les gabelous est souvent mal peru. Je rencontrerai par la suite assez dՎglises catholiques ou orthodoxes pour rŽgler mon problme dÕhŽbergement au purgatoire.

A Burgas, lÕh™tel Primoretz indiquŽ par le guide du routard se rŽvle une bonne adresse. Le grand port industriel nÕempche pas la ville de rester agrŽable.

La route aujourdÕhui prŽsentait un relief semblable aux Vosges et la moyenne de 13kmh. indique bien les difficultŽs rencontrŽes. Mon compteur affiche 104km. Les fatigues et ennuis de la journŽe se font sentir, le sommeil me gagne.

 

Mercredi 21 mai 2003 : Burgas Š Nessebar. 40 km

 

A la sortie de la ville, jÕexplique mon problme de porte-bagages cassŽ ˆ un vendeur dÕaccessoires automobiles. Il confie le magasin ˆ son Žpouse et mÕamne ˆ son ami rŽparateur de voitures.

SŽance tenante, ce dernier dŽmonte le vŽlo, confectionne deux pattes, les soude avec des renforts et remonte le tout avec dextŽritŽ. CÕest un ancien mŽcano de marine qui a fait plusieurs fois le tour du monde et sÕest fixŽ ici avant la retraite. Pour tout paiement, il accepte deux bires et se dit heureux de mÕavoir rendu service. Voilˆ encore une joie du voyage indŽpendant : rencontrer des gens prts ˆ tout l‰cher dans leur activitŽ  pour vous faire plaisir.

La route longe lÕaŽroport. En plus des avions des compagnies, jÕaperois ˆ lՎcart quelques gros porteurs amŽricains. Tiens, tiens, est-ce en rapport avec le conflit irakien ?

Etape obligatoire sur la presquՔle de NESSEBAR ( НЕСЕБЬР ) classŽe au patrimoine mondial de lÕUNESCO. Ce petit village, port de pche, est dit aux quarante Žglises. Je ne les ai pas comptŽes, mais cÕest vrai quÕil y a beaucoup de vestiges.

Je vais dormir chez ElŽna, la vieille institutrice parlant bien le franais appris dans son jeune temps ˆ une Žpoque o on apprenait notre langue en prioritŽ. Elle me donne un cours sur les peuplades qui sont passŽes dans lÕhistoire de ce site. Avant les touristes, Nessebar a ŽtŽ visitŽe par les Thraces, Romains, Grecs et Turcs et jÕen oublie. Elle est fire de me citer notre 14 juillet, de chanter la Marseillaise pour terminer par Ē Gentille alouette Č. Pour un peu sur la lancŽe, elle va me faire une interrogation Žcrite.

Ce lieu est frŽquentŽ par les touristes russes et bulgares. Beaucoup affichent ostensiblement leur niveau de vie en roulant dans des MercŽds, haut de gamme, les femmes paradent, pendant que les hommes rient grassement de plaisanteries qui me sont hermŽtiques.

Bon ! Il est possible de trouver des gens plus abordables. La rencontre avec un artiste dans son atelier, sur sa technique de peinture ˆ lÕhuile au couteau mÕoccupe la soirŽe.

 

Jeudi 22 mai 2003 : Nessebar Š Varna . 104 km

 

Je file maintenant sur le Nice bulgare quÕest la ville de VARNA ( ВАРНА ).

La chaleur est torride, peu dÕombrage. Les c™tes sont raides et se suivent alors que dÕaprs la carte, peu dŽtaillŽe il est vrai, je pensais suivre le bord de mer.

Dans la longue fort prŽcŽdant Varna, les demoiselles aguichent les automobilistes. Elles ont dŽlimitŽ leur emplacement : un kilomtre dÕespace dÕaprs mon compteur de vŽlo. Par endroits, on peut apercevoir un Ē mac Č surveillant son troupeau au volant de sa puissante BMW. Pas un regard sur le cycliste qui tra”ne sa misre ˆ 20 km/h. La clientle des nouveaux riches de lՏre postcommuniste est plus sŽduisante semble-t-il.

La station balnŽaire de Varna est certes trs belle, mais hors de prix. Refusant de payer lՎquivalent du SMIC bulgare pour passer la nuit ici, je me laisse tenter par un rabatteur qui mÕamne dans un appartement ˆ peine propre. Je vais le regretter, mais ˆ cette heure tardive, je nÕavais plus vraiment le choix.

 

Vendredi 23 mai 2003 : Varna Š Ruse en train

 

Il est sept heures du matin et je me fais proprement mettre ˆ la porte de ce minable logement, sans petit dŽjeuner, alors que la veille il Žtait compris dans le prix. A quoi bon le signaler ˆ la police, puisque lÕadresse nÕest pas accrŽditŽe par le bureau Ē Balkantourist Č.

La pluie, qui nÕa cessŽ de la nuit, redouble de violence, je baisse la tte sous les ŽlŽments dŽcha”nŽs. Je prends la dŽcision de rejoindre, par le train, la ville de RUSE ( РУСЕ ). Plusieurs raisons ˆ cela : la route vers Silistra prŽsente un fort relief, la circulation vers la Roumanie y est intense et enfin jÕai h‰te dÕarriver au plus vite sur les bords du Danube.

A la gare, jÕai la chance de rencontrer, au guichet des renseignements, une femme parlant un excellent franais. Elle prend en charge lÕenregistrement du vŽlo. Tous les ans, des cheminots de chez nous sont invitŽs et cÕest elle qui les guide dans son pays.

Quatre heures de train ˆ la vitesse dÕun tortillard et me voilˆ ˆ Ruse. Je fais la connaissance dÕune Žtudiante amŽricaine dÕorigine chinoise qui descend aussi. Nous nous aidons ˆ transporter nos bagages. Elle parle plusieurs langues et me dit visiter tous les ans quelques pays dÕEurope. Elle doit continuer sur Bucarest avant de rejoindre Paris pour reprendre un avion ˆ destination de Minneapolis.

Disposant de deux heures pour sa correspondance, elle mÕamne dans le centre de Ruse et mÕoffre un repas avec le restant de ses lev, quÕelle ne pourra changer en Roumanie.

Au bureau du Ē Dunavtours Č, je me renseigne sur les possibilitŽs de loger chez lÕhabitant. Ici aussi, les h™tels sont assez chers et je ne me sens pas en phase avec les clients. Je vais atterrir dans un immeuble o je dois grimper le vŽlo au  troisime Žtage sans ascenseur. La dame ‰gŽe se montre trs serviable. Je suis ˆ lÕaise et aprs une bonne douche, je pars reconna”tre la ville ˆ pied.

Prenant un verre sur une terrasse du chic boulevard Alexandrovska, je suis attirŽ par des cris provenant dÕun rassemblement de jeunes qui chantent et hurlent en tendant le poing sur les marches dÕun grand monument. La serveuse essaye de me faire comprendre quÕil y a une manifestation dՎtudiants. Je ne saisis pas trs bien le sens. On me dit partout quand je demande la signification de ce mouvement : Ē Kirille, kirille, kirille Č. Les filles ont un bouquet de fleurs ˆ la main et certaines portent des robes longues de soirŽe pour aller au bal dans le  grand h™tel RIGA. JÕaurai lÕexplication le lendemain par un voisin hollandais de ma chambre qui me dit que le 24 mai, on cŽlbre partout en Bulgarie, et particulirement dans cette ville universitaire,  la fte de lÕEcriture en hommage aux inventeurs de lÕalphabet cyrillique, dŽjˆ citŽs, Cyrille et MŽthode. JÕaurais dž y penser, puisque cÕest Žcrit dans mes notes. Je mÕen veux de ne pas avoir eu avec moi le camŽscope, la veille au soir.

 

Samedi 24 mai 2003 : Ruse Š Svitov. 106 km

 

Avant de prendre la route, jÕachte une carte de la Bulgarie en caractres cyrilliques que je place en parallle avec la mienne afin de mieux lire les panneaux routiers. Le but est dÕatteindre SVISTOF ( СВИЩОВ ) que lÕon prononce Schvistoff. Rien nÕest simple, mais on y arrive.

Comme les jours prŽcŽdents, la chaleur lourde mÕest pŽnible. MalgrŽ le lŽger vent de dos, je peine. Tous les dix kilomtres, je mÕoblige ˆ marcher pour activer la circulation du sang. Mes pieds sont de plus en plus douloureux au niveau des pŽdales. Les crampes ne vont pas tarder. A proximitŽ du but, un violent orage se dŽcha”ne, les Žclairs zbrent le ciel en continu. LÕeau ruisselle sur le macadam, je me mŽfie de la chute. Aprs mՐtre abritŽ, au plus gros de la tornade, dans une station service, je me prŽsente ˆ la rŽception du seul h™tel, trempŽ des pieds ˆ la tte, un peu honteux de ma tenue, mais les clients mÕapplaudissent  et tout se termine dans la bonne humeur.

La rŽceptionniste, gentille, me facture le prix rŽservŽ aux Bulgares et non celui des touristes Žtrangers. Je lui en suis reconnaissant et offre ainsi quՈ sa patronne de petits cadeaux. Aprs le repas, je serai invitŽ ˆ boire un thŽ en leur compagnie. Nous parlons un peu en franais de nos pays respectifs. Le Danube en contrebas de lÕh™tel est immense et majestueux. Dire que nous allons nous c™toyer jusquՈ la source distante de 2370 km

 

Dimanche 25 mai 2003 : Svistov Š Zagrazden. 95 km.

 

Le temps est morose, la pluie ne va pas tarder. Les routes sont infectes et les dŽversements de boue cachent des trous profonds. JÕai peur de voiler mes roues ; au pire de casser les jantes.

LÕair sent bon la fleur dÕaubŽpine et lÕacacia. Du haut des poteaux Žlectriques, les cigognes dans leur nid claqutent (ou craqutent) ˆ mon approche.

 JÕapprends quelques mots de politesse avec les villageois ˆ qui je demande la confirmation de mon chemin : Dobro outro, bonjour Š Blagodaria, merci Š DovijdanŽ, au revoir. CÕest peu de choses, mais cela facilite le contact.

A la hauteur de Nikopol, sur la rive roumaine qui fait face, un grand complexe chimique dŽverse ses fumŽes jaunes. LÕherbe ˆ cet endroit est rabougrie et je plains les habitants obligŽs de respirer cet air nausŽabond. LՎcologie est encore un luxe rŽservŽ aux pays riches.

Contrairement ˆ mes notes, lÕhŽbergement est impossible ˆ GULJANCI ( ГУЛЯЦИ ).

Je vais devoir faire 17 bornes de plus pour trouver au bord du Danube un trs beau motel ˆ Zagrazden ( Заґражден ). JÕai un doute quant au prix de la chambre. A la rŽception, on mÕa dit vingt leva, environ dix euros, ce qui est bon marchŽ pour la qualitŽ du g”te. Au moment de payer aprs avoir pris ma douche, on me dit Ē  Non, cÕest  vingt euros car vous tes Žtranger et on le dit dans la monnaie de votre pays. Č La prochaine fois, je me le ferai Žcrire. De toute faon le prix est raisonnable pour les Occidentaux.

Le repas est ˆ base de poisson. Il a ŽtŽ pchŽ dans la journŽe, pesait dans les trente kilos. Cela pourrait tre de lÕesturgeon ? Bien cuisinŽ avec pour boisson la bire nationale, la Kamonitze, je me sens de bonne humeur. La promenade digestive, le long du Danube, en regardant passer les bateaux des croisiŽristes, me fait dire que je suis un privilŽgiŽ, ce soir-lˆ.

 

Lundi 26 mai 2003 : Zagrazden Š Kozloduj. 104 km.

 

Avant de quitter le motel, mon vŽlo a besoin dÕun peu dÕentretien. DŽcrasser la cha”ne, nettoyer le dŽrailleur et huiler le tout, va me prendre une bonne demi-heure. JÕutilise les gants en latex, cela mՎvite le lavabo et mes mains restent assez propres pour ensuite prendre le petit dŽjeuner pantagruŽlique fourni par le patron qui profite de la saison calme pour enfiler une tenue de maon. Entre manuels, il y a de la solidaritŽÉ

La route que jÕemprunte est dans un Žtat pitoyable. Les pluies diluviennes de la veille  ont amenŽ des coulŽes de boue. Dire quÕil va falloir traverser ce cloaque. Les champs de chaque c™tŽ sont inondŽs. La terre colle ˆ mes semelles, les roues sont bloquŽes par la terre qui se loge entre le garde-boue et le pneu. Ensuite, je dois slalomer pour ne pas tomber dans les trous profonds, ne pas dŽraper sur la boue glissante.  Il me faut aussi calculer mon avance lorsquÕun vŽhicule arrive pour ne pas subir une aspersion dŽsagrŽable. Heureusement, beaucoup de paysans se dŽplacent en carrioles tirŽes par des ‰nes ou des chevaux.

Je stoppe ˆ une fontaine pour rincer sommairement mes chaussures cyclistes. La couleur des belles socquettes aux inscriptions des Randonneurs de Strasbourg a virŽ du blanc ˆ lÕocre.

RenŽ Herse, le couturier du cycle parisien, crŽateur de ma monture dans les annŽes soixante-dix, doit se retourner dans la tombe de voir ainsi maltraitŽe cette belle randonneuse.

Maintenant, ce ne sont que des montŽes rendues pŽnibles par les pourcentages effrayants. Je suis souvent obligŽ de mettre pied ˆ terre. Les descentes tout aussi vertigineuses ne mÕautorisent pas ˆ laisser aller en roue libre. Je dois constamment en alternance freiner de lÕavant et de lÕarrire pour ne pas trop Žchauffer les jantes. Il faut anticiper sans cesse les trajectoires pour Žviter de voir le vŽlo exploser dans des saignŽes profondes de trente centimtres ( jÕai mesurŽ ).

Je ne me plains pas dՐtre ici, les ŽchappŽes sur la Roumanie et le Danube frontalier  sont merveilleuses. Il ne faut pas y voir lˆ un fleuve aux rives bien nettes. JÕaperois de nombreux bras avec des ”lots de verdure o les oiseaux viennent se reproduire. JÕimagine les mariniers attentifs au tracŽ pour Žviter les  vicieux bancs de sable ˆ fleur dÕeau.

Il mÕarrive de saluer, dÕun simple Ē Dobar den Č (bonjour, en milieu de journŽe). les gardiens des troupeaux de vaches ou de moutons. Certains jouent de la flžte ou de lÕocarina. Ils mÕaccordent la permission de les filmer sans difficultŽ. Cela agrŽmentera la bande musicale pour le montage que je vais faire au retour.

La rencontre avec un Bulgare ayant travaillŽ en rŽgion parisienne est aussi lÕoccasion de lÕinterviewer. Il me dit avoir travaillŽ au noir en France, ne pouvant pas obtenir de permis de sŽjour. Mais le mal du pays a ŽtŽ le plus fort et quand il a eu assez dÕargent, il a achetŽ une voiture Peugeot et est revenu dans son foyer auprs de sa femme et de son enfant.

Je nÕai pas ŽtŽ inspirŽ de vouloir faire Žtape ˆ KOZLODUJ ( НОЗЛОДУЙ ). Le seul h™tel libre est un palace local ˆ proximitŽ de la centrale atomique qui a fait parler dÕelle, il y a une dizaine dÕannŽes, pour des fuites radioactives. CÕest a, ou bien aller planter la tente dans la nature avec le risque de recevoir une belle douche sous lÕorage quotidien. JÕopte pour la premire solution en espŽrant que la centrale ne rayonnera pas autour cette nuit.

 

Mardi 27 mai 2003 : Kozloduj Š Arcar. 71 km

 

Les grimpettes de cette nouvelle journŽe commencent ˆ atteindre mon moral. La rŽcupŽration physique est plus lente avec les annŽes. Je reste malgrŽ tout optimiste. Simplement, il va falloir envisager une journŽe de repos de temps ˆ autre.

A midi, pendant la pause dŽjeuner, je vois dŽbarquer un couple affublŽ comme pour tourner un film US ˆ la gloire des Ē Engels Č dŽbarquant ˆ Sturgis dans le Wyoming. Tous les deux, Hollandais avec, chacun, chacune, une belle moto Harley Davidson  dont je nÕose rver. Je les invite ˆ ma table et nous Žchangeons nos impressions devant un verre de Chardonnay bulgare. Ils aiment la France, ont une maison de vacances dans la Creuse et font avant la proche retraite, un grand tour dÕEurope. Babas cool jusquՈ la caricature, ils repartent assez rapidement pour rejoindre le ferry-boat qui va les faire passer de Bulgarie en Roumanie. Avec un grand salut amical pour le Ē french cyclist Č qui termine son cafŽ.

Avant la ville de Vidin, je trouve une station-service ˆ Arcar ( Арчар ). Comme il y a des chambres pour les conducteurs de passage, je dŽcide de stopper ici afin de profiter de la fin de journŽe pour nettoyer mon vŽlo qui en a bien besoin. On me prte un jet, une Žponge et ma monture reluit ˆ nouveau. Je la rentre dans la chambre, comme tous les soirs, par crainte du vol. La bicyclette, ici, est un luxe.

 

Mercredi 28 mai 2003 : Arcar Š Calafat ( Roumanie ). 77 km

 

Il me reste en poche quatre leva (2 euros). LÕinquiŽtude me gagne. Et si je ne trouve pas de banque pour obtenir des euros ? Je nÕai plus quՈ espŽrer arriver ˆ VIDIN ( ВИДИН ), distante de 25 km sans avoir trop faim. Je ne peux mÕoffrir un petit dŽjeuner, faute dÕargent.

Je regarde ˆ peine les beaux quartiers de Vidin, la touristique. La recherche dÕune banque est primordiale. Au second Žtablissement, je rencontre une employŽe qui daigne mՎcouter, elle est contente de parler un peu le franais.

Je lui demande des euros, car les leva bulgares ne me seront dÕaucune utilitŽ, devant passer dans la journŽe en Serbie. Ce pays me refusera certainement de prendre les devises bulgares. Elle me dit quÕil ne lui est pas possible de dŽlivrer des euros. Je nÕai plus dÕargent liquide et il me faut trouver une solution. Bon, elle va longuement discuter avec son supŽrieur et me dit de faire un retrait au distributeur extŽrieur et de revenir la voir. Ce que je fais sans trop comprendre o elle veut en venir. Devant la longue file des clients, je nÕose demander plus dÕexplications. En retournant ˆ son guichet, elle me dirige vers la caisse ou on mÕa dŽjˆ prŽparŽ des euros. JÕai envie de lÕembrasser. Je ne suis plus un clochard et du coup, je mÕachte deux petits pains fourrŽs au fromage de brebis. CÕest une spŽcialitŽ bulgare et je les trouve plus dŽlicieux que dÕhabitude.

Tout va pour le mieux. Je vais un peu filmer la ville, sa belle cathŽdrale orthodoxe, les rues piŽtonnes aux nombreuses terrasses o se prŽlassent les touristes. Le Saint-Tropez bulgare, quoi ! Avant de partir vers la frontire serbe, jÕenvoie quelques cartes de la Poste Centrale. Mon vŽlo est admirŽ par les jeunes du quartier qui voudraient bien lÕessayer.

La route vers Negotin distante de  quarante-quatre kilomtres est monotone. La canicule rend pŽnible la grimpŽe des collines ˆ fort pourcentage. Mes pieds sont bouillants, je dois mÕarrter pour les masser, tant la douleur se fait sentir.

Le passage en douane se fait sans problme, c™tŽ bulgare. Les policiers et douaniers sont trs aimables ici.

Un peu plus loin, les fonctionnaires serbes mÕattendent et commencent ˆ feuilleter, page aprs page, mon passeport empli de nombreux cachets. Ē Kein visa, zuruck Č. JÕai compris, pas de visa, donc demi-tour. Je leur sors le document du ministre des Affaires Žtrangres, spŽcifiant que je peux obtenir un Ē tourist pass Č contre la somme de six euros, valable un mois. Ils me rigolent au nez et me demandent soixante-cinq euros, me donnent une heure pour aller retirer de lÕargent ˆ une banque de Negotin, le premier village serbe ˆ 11 km Ils veulent garder mon vŽlo en otage et me disent de prendre un taxi pour faire lÕaller et retour. Devant mon refus, pour ce que je considre comme un bakchich inacceptable, un policier sort de son bureau et mÕengueule sans que je comprenne. Je retiens quelques mots, comme Lance Amstrong, zuruck Sofia. Il se fout de moi et je lui fais le geste du demi-tour en disant Romania. Pour un peu, je lui ferai un bras dÕhonneur, mais il vaut mieux adopter un profil bas. Les policiers bulgares ne sont nullement ŽtonnŽs de me revoir, jÕai lÕimpression quÕils nÕaiment pas les Serbes. Ils me disent ˆ peu prs : Ē Yougoslavie, communiste, nicht gut Č.

Un commerant bulgare propose de me ramener avec sa camionnette sur Vidin dÕo, je vais pouvoir prendre un ferry-boat qui fait la navette sur le Danube avec la ville de Calafat en Roumanie. JÕai h‰te dÕy arriver avant la nuit et jÕaccepte.

Aprs les formalitŽs, le douanier me dit de foncer ˆ lÕembarcadre. Je serai le dernier passager, de justesse. Le Danube fait au moins deux kilomtres de large, cÕest impressionnant. Sur la rive gauche, je suis maintenant chez les Roumains. Accueil chaleureux, contrairement aux apprŽciations du  guide du routard  qui juge dŽfavorablement les douanes de ce pays. Ē Bienvenue en Roumanie Č me dit lÕofficier de police en remplissant mon bidon dÕeau et en me guidant vers le bureau de change. La dŽvaluation est galopante. En 2001, on obtenait 22.000 lei pour un euro et aujourdÕhui on obtient 35700 lei. Le seul h™tel, immense immeuble ˆ lÕarchitecture stalinienne construit sur la colline, me fait un peu peur. Il nÕy a pas le choix, mais les prix sont raisonnables pour nous autres occidentaux.

DÕun seul coup, je ressens une grande lassitude. CÕest le rŽsultat des contrariŽtŽs de la journŽe et je me filme au camŽscope en l‰chant mon ressentiment contre les flics serbes de Negotin.

Le gros orage quotidien Žclate. De la fentre, bien ˆ lÕabri, je savoure le spectacle du Danube, couvert de vaguelettes blanches.

Vers vingt-trois heures, une sono au restaurant de lÕh™tel me rŽveille dans mon premier sommeil. Je peste et me rhabille pour aller voir ce quÕil en est. Trois jeunes musiciens rŽptent les airs quÕils joueront pour les touristes censŽs venir cet ŽtŽ. Je sympathise et enregistre le folklore  et autres airs contemporains. Les mŽlodies sont envožtantes. La voix chaude du chanteur trouble ses belles copines prŽsentes. Je suis bien moins fatiguŽ et apprŽcie la soirŽe qui se prolonge devant une bire offerte.

 

Jeudi 29 mai 2003 : Calafat Š Dobretat Turnu Severin. 105 km

 

La nuit fut courte, jÕai mal aux cheveux et jÕai envie de faire la grasse matinŽe.La premire impression en partant sur les routes roumaines ce matin est quՈ vŽlo, je vais tre mieux pour pŽdaler. Le revtement est excellent dans cette rŽgion. Les gens sont plus ouverts quÕen Bulgarie. Je rencontre bien moins de chauffeurs kamikazes. CÕest agrŽable.

Je c™toie de nombreux paysans vaquant ˆ leurs travaux des champs. Les carrioles chargŽes de foin sont lŽgion et au passage, il y a toujours un geste amical. CÕest nouveau et cela fait plaisir. Je rencontre aussi des Roms reconnaissables ˆ leur teint mat.

La carte routire mÕindique un monastre ˆ Maglavit. Le dŽtour de quatre kilomtres ˆ travers la fort sur un chemin sablonneux mÕamne ˆ une b‰tisse de bŽton. La restauration de lՎglise est catastrophique, je suis dŽu. Un religieux mÕaborde en faisant un signe de bŽnŽdiction. Son premier mot en glissant son pouce contre lÕindex est Ē Bank Č. GonflŽ, le moine en guise dÕaccueil. Je tourne les talons en disant : No money et mՎloigne. RattrapŽ sur le chemin par la charrette dÕune famille rom, je salue lՎquipage. Les femmes me taquinent gentiment. On finit par faire un peu de film au camŽscope dans la bonne humeur. Cela ne ressemble pas aux voleurs de poules quÕon dŽcrit chez nous. Mais, allez savoir, ils sont mal vus en tout cas par les Roumains sŽdentaires.

LÕarchitecture des maisons est diffŽrente dÕavec la Bulgarie. Elles sont un peu plus petites, mais ont plus de caractre. Dans les villages, le long des rues, des plantations de patates remplacent les fleurs dans les massifs. Les vieux devisent,  assis sur des bancs, adossŽs contre le mur. Ils me font de petits signes amicaux. Aussi beaucoup de gardiennes dÕoies, dÕenfants surveillant une vache ou un cheval ˆ la p‰ture. Ce c™tŽ rural me rŽveille des souvenirs de jeunesse, quand la France ne ressemblait pas ˆ la campagne monotone des champs de ma•s. JÕapprŽcie beaucoup lÕatmosphre.

ArrivŽ ˆ Dobreta Turnu Severin, je suis dirigŽ par un passant sur le seul hŽbergement ˆ prix moyen. Une grande tour affreuse, cÕest lÕh™tel dՎtat de lՎpoque CŽaucescu. Les vigiles ˆ lÕentrŽe sont obsŽquieux et me proposent de garder toute la nuit mon vŽlo. Je les vois venir, trop polis pour tre honntes. Je sais que je nÕaurai la tranquillitŽ dÕesprit quÕen glissant un billet.

 

Vendredi 30 mai 2003 : Dobreta Turnu Severin Š Orsova. 33 km

 

Comme les autres clients de la salle de restauration, jÕattends prs dÕune heure pour me faire servir par une employŽe revche qui se moque de son service. On entend ses Žclats de voix ˆ lÕoffice et ses yeux balancent des Žclairs de colre aux voyageurs qui osent rŽclamer. On nÕefface pas, du jour au lendemain, les mauvaises habitudes du fonctionnariat soviŽtique.

JÕai le droit de choisir sur la carte, dans la limite de 100.000 lei, lՎquivalent de 2,5 euros. Chaque plat est dŽcrit minutieusement. Exemple : omelette, deux Ļufs= 50 grammes. Matire grasse= 5 g. Pain, 1 tranche= 30 g, etc. Mes dŽmlŽs avec la serveuse, quand elle me rŽclame un euro, sans doute son pourboire, mŽriteraient une page spŽciale. Je vous en fais gr‰ce, sachez seulement quÕil mÕa fallu faire appel ˆ la direction de lÕh™tel pour rŽgler ce litige ˆ mon avantage. Ah, mais !

La route sinueuse en direction dÕOrsova et des Portes de Fer est magnifique. Le Danube en contrebas est toujours aussi impressionnant. Les immenses trains de pŽniches paraissent ridiculement petits ˆ mon altitude. JÕarrive au cŽlbre barrage hydroŽlectrique ŽlevŽ en commun par les Roumains et les Yougoslaves. Je nÕose le filmer, il y a des miradors avec des militaires. Endroit hautement stratŽgique, alors pas de provocation avec les ennuis qui en dŽcouleraient forcŽment. CÕest aussi un lieu de passage pour entrer dans la nouvelle Serbie MontŽnŽgro. La curiositŽ me pousse ˆ demander combien dÕeuros il me faudrait sortir de mon porte-monnaie pour avoir le fameux tourist-pass. Le douanier me dit, six euros. JÕen dŽduis quՈ NŽgotin, jÕavais affaire ˆ des policiers vŽreux. Quand la rancune vous tient ! Tant pis, je ne reverrai pas Belgrade o jՎtais passŽ avec un groupe de jeunes normands en 1954, ˆ lՉge de 19 ans. Je me souviens encore dÕy avoir vu dŽfiler le prŽsident Tito en compagnie de lÕempereur dÕEthiopie, Ha•lŽ SŽlassiŽ. CÕest loin tout a !

Orsova nÕest pas trs ŽloignŽ des Portes de Fer, mais je nÕirai pas aux cŽlbres gorges. LÕaller et retour de cent kilomtres. est trop long, le seul hŽbergement possible est tenu par des privŽs et semble sous le contr™le de mafieux locaux dŽsagrŽables. NÕayant pas envie de mՎterniser dans ce secteur, malgrŽ la beautŽ du site et ayant pris un peu de retard sur mon planning ˆ cause de lÕintermde yougoslave, je me dŽcide ˆ prendre le seul train qui autorise le transport des vŽlos. Seul ennui il est ˆ deux heures du matin.

 

Samedi 31 mai 2003 : Orsova Š Sgezed ( Hongrie ). 103 km

 

LÕemployŽe de la gare, ˆ moitiŽ endormie comme moi, maugrŽe pour enregistrer le vŽlo. Elle ne veut pas me dŽlivrer de ticket pour aller jusquՈ Arad et me dit dÕen prendre un autre ˆ TIMISOARA o je dois changer.

Il y a trois catŽgories de trains : les rapides ne prenant pas les bagages, les Ē accŽlŽrators Č correspondant ˆ nos express et enfin les Ē personnals Č qui sont nos omnibus.

Je vais voyager dans cette dernire catŽgorie. Ayant pas mal roulŽ ma bosse, dans des conditions souvent difficiles, je mÕadapte aux conditions dÕhygine qui donneraient le haut-le- cĻur ˆ pas mal de mes compatriotes. Compartiments aux parois et siges couverts dÕune crasse Žpaisse, vitres sales ou cassŽes, odeur des toilettes ne nŽcessitant pas de signalisation pour sÕy rendre. Mais le prix des transports ferroviaires est cadeau, alors !

A Timisoara, je nÕai que dix minutes pour attraper la correspondance sur ARAD. LÕaffluence aux guichets ne me permettra pas dՐtre dans les temps et gr‰ce ˆ un employŽ qui parlemente avec le chef de train, je rŽussis ˆ embarquer sans titre de transport. Au moment du contr™le, et voulant rŽgler mon voyage, il me fait signe discrtement de ranger mon porte-monnaie et mÕinvite ˆ le suivre dans son compartiment personnel. Il entre dans des explications laborieuses auxquelles je ne comprends pas grand-chose. JÕai un Žclair de luciditŽ et sors un billet de quelques milliers de lei. Son visage sՎclaire et il enfile sans scrupule la coupure dans sa poche de pantalon. Tout le monde est gagnant, sauf les chemins de fer roumains.

Je roule maintenant sur une chaussŽe en parfait Žtat. Le macadam  fra”chement posŽ est sans dŽfaut. Je suis orientŽ plein ouest en direction de la frontire hongroise. Une longue file de voitures attend au poste de contr™le, mais le cycliste que je suis a la chance dՐtre invitŽ ˆ doubler sans attendre, par le douanier qui me dit son admiration pour ma belle bicyclette. Enfin ! un connaisseur en matŽriel de vŽloÉ

Me voilˆ en Hongrie. Cas de conscience : un panneau mÕindique lÕinterdiction de passage aux vŽlos et vŽhicules agricoles. LÕalternative de prendre le chemin de terre dŽfoncŽ nÕest pas envisageable. Je vais au-devant dÕune patrouille de policiers motards et tente de leur expliquer ma situation. Ils me demandent mon passeport, je crains lÕamende. Ils sourient et me disent mon nom : Jean ALBERT,  JALABERT ? Etonnant je nÕavais jamais fait le rapprochement phonŽtique avec le coureur cycliste. JÕai le feu vert pour continuer, aprs avoir reu des consignes de prudence. Je leur montre mon casque, mon Žcarteur de danger et mon rŽtroviseur de guidon, histoire de leur faire comprendre que la sŽcuritŽ ˆ vŽlo, je connais. 

Quel choc en pŽnŽtrant dans SZEGED. Cette ville entirement dŽtruite par une inondation de la Tisza en 1879 a ŽtŽ reconstruite par des dons venant  dÕun grand nombre de nations europŽennes. La variŽtŽ, la richesse de lÕarchitecture, lՎquilibre donnent une harmonie que je  ne me lasse pas dÕadmirer. LÕanimation de toute une jeunesse estudiantine ajoute au charme.

La Ē Familia Panzi— Č, est une bonne adresse. Belle demeure situŽe ˆ quelques encablures du centre, dans un quartier bourgeois, elle reoit beaucoup de jeunes de diverses nationalitŽs. Leur curiositŽ sur mon vŽlo mÕamuse. Le papi, que je reprŽsente ˆ leurs yeux, les intrigue et je me vois obligŽ de rŽpondre aux questions quÕils se posent sur le sens de mon voyage :

Oui, je suis heureux ˆ la maison. Non, je nÕai pas de problme de retraitŽ. Oui, je me sens encore dՉge ˆ accomplir des rves. Oui, la soif de dŽcouvrir le monde me tenaille toujours.

A dire vrai, il reste peu de temps pour lÕaccomplissement de toutes ces envies. Carpe diem ! leur dirai-je pour conclure.

Isabelle, la rŽceptionniste de la pension, est heureuse de parler en franais. Elle me rŽcite le pome de Paul Verlaine que je place ici pour la beautŽ du texte :

 


Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon cĻur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffoquant
Et blme quand
Sonne l'heure,
JE ME SOUVIENS
Des jours anciens
Et je pleure.

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
De ˆ, de lˆ,
Pareil ˆ la
Feuille morte


Aprs elle, je marque un point et me retrouve ˆ ŽgalitŽ, en lui apprenant que les premires lignes de ce pome, balancŽes sur les ondes, ˆ la radio britannique BBC, le 6 juin 1944. Žtaient le signal attendu pour le dŽbarquement des forces alliŽes en Normandie. Mais ceci est une autre histoire, vŽcue bien avant sa naissance.

 

Dimanche 1er juin 2003 Š Jour du Seigneur et jour de repos.

 

Quelle lŽgretŽ dÕatmosphre ce matin. Le petit dŽjeuner pris ˆ la pension dans une belle salle cossue, au dŽcor OLD BRITISH, est un vrai moment de bonheur. La vieille dame prŽposŽe ˆ lÕoffice prŽpare ˆ ses pensionnaires des crpes salŽes fourrŽes ˆ la viande et aux champignons que lÕon appelle ici des Hortob‡gyi palacsinta ( merci, le Routard ). Les effluves dÕoignons frits et dÕĻufs brouillŽs sՎchappent de la cuisine. Je mÕimagine volontiers dans un roman dÕAgatha Christie. Ē DŽsirez-vous une touche de paprika ? Š Non, merci, jÕai la bouche en feu, mais je reprendrai bien une tasse de votre excellent arabica Č (avec le petit doigt relevŽ, pour faire distinguŽ).

Parti ˆ pied ˆ la dŽcouverte, jÕarrive sur une grande place carrŽe encadrŽe dÕune galerie ornŽe des bustes dÕhommes qui ont fait lÕhistoire de la nation hongroise. Ainsi prs du compositeur Bela BARTOK, je dŽcouvre un ALBERT qui sÕest illustrŽ par des travaux sur  la vitamine C. Et dire quÕelle est consommŽe par les cyclistes. Je remercie en pensŽe, un peu tardivement il est vrai, ce lointain cousin pour sa recherche.

La belle Žglise adjacente voit affluer les fidles venant assister ˆ la grand-messe. Je mÕengage derrire eux et avec ma camŽra, me dirige illico presto ˆ la sacristie pour demander lÕautorisation de filmer. Je prŽcise : cÕest ˆ cause de la chorale et pour lÕorgue prestigieux. Permission accordŽe. Cet instrument, aux 9040 tuyaux, troisime dÕEurope ˆ ce que jÕai lu, rend ˆ merveille. LÕacoustique est parfaite. Je sens lՎmotion me gagner et jÕai du mal ˆ retenir les larmes.

JÕai encore lˆ, matire ˆ rŽaliser un bon montage au retour. Je suis satisfait de ma sortie.

Au retour ˆ la pension, mon linge est lavŽ, mes sacoches remises en ordre. Aprs cette journŽe de repos, le tonus est lˆ pour aborder la suite du parcours qui me fera retrouver le Danube vers Budapest.

Lundi 2 juin 2003 : Szeged Š Dunavecse. 137 km

Je quitte ˆ regret cette belle ville de Szeged. La route tranquille, direction lÕouest, se dirige vers Solt. Je suis enduit sur les quatre membres de crme Žcran total, mais le mal est fait. Ma peau ple sur toutes les parties exposŽes. La chaleur est omniprŽsente, les douleurs aux plantes de pied deviennent intenses. Je marche tous les dix kilomtres pour attŽnuer la souffrance en activant la circulation du sang. Des sandales de cuir avec cales cyclistes auraient ŽtŽ plus appropriŽes que les vtements chauds emportŽs. Pouvais-je prŽvoir cet enfer ? Pas dÕhŽbergement en vue et jÕenvisage de dŽplier la tente pour la premire fois. Il fait meilleur quand le soleil est ˆ lÕhorizon et je vais faire un maximum de distance sans mÕoccuper du logement.

JÕai atteint 137 km quand je rencontre, prs de DUNAVECSE, un petit restaurant au bord de la route. Il fait pension et il y a une chambre de libre. Je suis ˆ nouveau chanceux, la pluie arrive en mme temps que je dŽmonte mes sacoches dans le garage attenant. Il est 21 heures. Budapest nÕest plus trs loin, environ soixante kilomtres, je pense.

 

Mardi 3 juin 2003 : Dunavecse Š Szentendre. 104 km

 

Je suis levŽ trop t™t pour le petit dŽjeuner et je nÕai pas lÕintention de rŽveiller la serveuse ˆ peine aimable la veille. Dans une sacoche, il me reste quelques biscuits qui feront lÕaffaire. En cours de route, jÕabsorberai un demi-litre de coca bien frais pour compenser la perte en sueur. La circulation automobile est faible sur cette route secondaire, le revtement est dÕexcellente qualitŽ. Les conducteurs, un peu comme en Suisse, sont trs respectueux des autres usagers. Je me sens en sŽcuritŽ. Sans le stress ressenti les semaines prŽcŽdentes en Bulgarie, je mouline avec aisance. Un dŽtail significatif, je regarde de moins en moins le rŽtroviseur. Je bavarde avec un jeune chauffeur de TRABANT, la marque de voiture mythique des pays socialistes. Il accepte de la faire dŽmarrer pour que je puisse enregistrer le bruit caractŽristique. Rien ˆ voir avec le son dÕune Harley, mais elle fait partie de lÕhistoire des pays de lÕEst, au mme titre que la 4 CV Renault en France aprs la dernire guerre.

La traversŽe de Budapest ˆ vŽlo mÕa terriblement dŽu. En voyant les photos, jÕimaginais une ville accueillante.

Circulation infernale : piste cyclable dŽfoncŽe, coincŽe entre une ligne de tramways grinants dÕun c™tŽ et une voie dite rapide, longeant le Danube, saturŽe de camions puants de lÕautre.

Signalisation dŽfaillante ou obsolte : jÕai eu du mal ˆ trouver mon chemin dans la banlieue affreuse, en arrivant du sud-est. Les policiers ˆ VTT, eux-mmes nՎtaient pas dÕaccord entre eux pour mÕindiquer efficacement le meilleur moyen de fuir cette capitale. CÕest une impression de cycliste et il est Žvident que le touriste qui arrive en avion, qui est pris en charge et est conduit ˆ son h™tel dans le cadre dÕune organisation me trouvera sŽvre dans mon jugement. Bon, je rŽagis comme un cyclo en transit. La municipalitŽ pourrait quand mme faire un effort pour promouvoir les dŽplacements des deux-roues. Il me faudra revenir dÕune autre faon pour apprŽcier Budapest qui souffre de lÕurbanisation galopante comme tant dÕautres agglomŽrations.

Encore une vingtaine de bornes par des itinŽraires cyclistes dont lÕapprŽciation, sÕil fallait noter, irait du zŽro pointŽ ˆ passable. Je me suis perdu plusieurs fois, par suite de panneaux arrachŽs ou de chemins dŽfoncŽs se terminant en cul-de-sac.

A Szentendre, village rŽputŽ dÕartistes, je me dirige droit sur lÕadresse indiquŽe par le guide du routard. Le propriŽtaire de la belle maison, havre de paix dans la verdure, est rŽparateur de motos anciennes. CÕest un homme jovial, simple, qui  me met ˆ lÕaise  comme si je faisais partie de la famille. Je dŽcide rapidement de lui louer la chambre dÕh™te pour deux nuits afin de faire un peu de tourisme dans les environs.

 

Mercredi 4 juin 2003 : Tourisme autour et dans Szentendre

 

En sueur, tant il a fait chaud cette nuit, je suis rŽveillŽ par les occupants dÕune chambre voisine ˆ cinq heures du matin. Ils partent en faisant pas mal de remue-mŽnage. Je ne peux me rendormir et en profite pour mettre ˆ jour le carnet de route. Je ne peux accorder confiance ˆ ma mŽmoire pour me rappeler les dŽtails journaliers du voyage, lorsque jՎcrirai ces pages,  plusieurs semaines aprs mon arrivŽe ˆ Strasbourg.

Sur les conseils de mon logeur, je vais, avec la bicyclette dŽlestŽe des sacoches, voir un parc de plein air de quarante-cinq hectares o lÕhabitat des diffŽrentes rŽgions hongroises est reprŽsentŽ. Ce sont surtout des fermes dŽmontŽes sur leur lieu dÕorigine qui ont ŽtŽ restaurŽes ici.

Identique ˆ lÕEcomusŽe dÕAlsace, il y a toutes sortes dÕanimations pour sensibiliser les jeunes et moins jeunes au respect du patrimoine et montrer comment vivaient nos a•eux. Je suis surpris par la sagesse des Žcoliers emmenŽs par des ma”tres qui savent se faire respecter sans crier. La communale, comme du temps de Jules Ferry, jÕimagine ? La visite est instructive et je ne regrette pas le dŽplacement.

LÕaprs-midi, je pars ˆ la recherche dÕun cybercentre que je trouve avec difficultŽ. Je rŽdige un long message pour donner des nouvelles aux amis. Patatras ! Au moment de lÕenvoi, on vient mÕavertir que le serveur, les internautes connaissent, est en panne et que je dois repasser le lendemain. Ce nÕest pas possible et jÕenregistre le texte sur une disquette pour lÕexpŽdier un prochain soir.

Pour occuper cette fin de journŽe, avec la camŽra, je recherche les ruelles pittoresques en qute de scnes photogŽniques. Entrant dans une Žglise orthodoxe, je tombe sur le pope en plein office du soir. Conservant une attitude digne, je me place prs dÕun pilier, surveillŽ du coin de lÕĻil par une religieuse qui guette un faux pas de ma part. La camŽra sous le bras, je lÕobserve, moi aussi de temps ˆ autre, ˆ la dŽrobŽe. Elle finit par sÕassoupir et jÕen profite pour prendre quelques plans ˆ la sauvette afin dÕavoir les chants enregistrŽs qui sont trs beaux.

 

Jeudi 5 juin 2003 : Szentendre Š Gyor. 141 km

 

Au rŽveil, le petit dŽjeuner est dŽjˆ servi sous la tonnelle, pendant que le ma”tre des lieux, amoureux des plantes, arrose son jardin. Les lŽgumes et les fleurs se c™toient dans un  savant dŽsordre.  Quelle belle oasis adoptŽe par la gent ailŽe. Encore un endroit qui me laissera de bons souvenirs.

La piste cyclable, le long de la route n” 11, suit maintenant le Danube. A pile onze heures, la forteresse de Visegr‡d est atteinte. Un bateau de croisire aux dimensions impressionnantes glisse sur le fleuve en suivant le courant. Le bruit des moteurs est couvert par celui des haut-parleurs qui distillent en allemand des commentaires sur ce site.

Plus tard, jÕatteins la basilique dÕEsztergom, au d™me imposant visible de loin. EffarouchŽ par lÕarmada de cars stationnant sur les parcs alentour, je poursuis ma route et rencontre un cycliste hollandais en sens inverse. CÕest un jeune athlte aux muscles saillants qui escalade tous les cols quÕil peut rencontrer, quitte ˆ faire des dŽtours. Impressionnant sur son vŽlo-couchŽ et ayant de lÕexpŽrience semble-t-il, malgrŽ son imprudence de circuler torse nu en plein soleil? Nous Žchangeons nos impressions, puis poursuivons nos cheminements en sens opposŽ.

Ce soir ˆ Gyor, pour une fois, les cieux sont clŽments. Aprs mes ablutions, je me promne dans la ville en qute dÕun bon repas. JÕai lÕembarras du choix parmi toutes les belles terrasses de brasseries et restaurants accueillants. Ne pouvant traduire la carte des plats et ne voulant pas risquer ce soir une aventure culinaire, je commande une  classique Wienerschnitzel (escalope viennoise). Avec un demi-litre dÕune bonne bire hongroise, je suis comblŽ et dÕhumeur joyeuse. Un sentiment de culpabilitŽ mÕeffleure quand au tŽlŽphone, je raconte ˆ mon Žpouse, cette soirŽe de jouissance gustative.

Tous les monuments sont illuminŽs et je fais de longs dŽtours pour retarder le moment dÕaller me coucher.

Un quarteron de teutons en goguette a dŽcidŽ de me g‰cher la nuit en braillant dans le salon ˆ deux heures du matin. La patience nՎtant ma vertu premire, jÕouvre la porte de ma chambre et leur lance les quelques mots dÕallemand de mon vocabulaire restreint : Ē  Still, es ist zwei uhr. Ich bin mŸde Č (Silence, il est deux heures. Je suis fatiguŽ ). Le ton a dž les impressionner et je suis surpris moi-mme de lÕefficacitŽ de mon intervention dans la langue de Goethe que je nÕai jamais rŽussi ˆ parler. Ē So wie so Č, cÕest comme ˆ. Ils vont se coucher et je ne les entendrai plus de la nuit.

 

Vendredi 6 juin 2003 : Gyor Š Schšnau a.d. Donau (Autriche). 100 km

 

Ds la sortie de la ville, la belle route de campagne alterne avec les pistes et bandes cyclables. Le soleil darde ses rayons. Pas un souffle dÕair et mes douleurs qui sÕamplifient au fil des heures. Maintenant, ce sont les extrŽmitŽs des doigts qui me picotent. La pression des poignets sur le guidon est plus forte que la normale. Les sacoches surbaissŽes ˆ lÕavant sont la cause de cet effort, bien que tous les matins, je contr™le la rŽpartition du poids, afin dÕavoir un bon Žquilibrage.

A Nickelsdorf, les douaniers hongrois et autrichiens me saluent et examinent mon matŽriel en connaisseurs puisquÕils sont, eux aussi, des cyclistes dÕaprs ce que je crois comprendre. Ah ! Cette barrire linguistique. Dommage que dans ma jeunesse, les langues nՎtaient pas au programme de mes examens. Heureusement, tout cela a changŽ depuis.

En regardant ma carte routire, je dŽcide de dormir ˆ Bad Deutsch. Devant lÕarmada de BMW et autres MercŽds, stationnant prs des grands h™tels de la station thermale, ma dŽcision est prise dÕaller voir plus loin un endroit plus en phase avec mon style de vacances.

Sur un long pont enjambant le Danube, jÕhŽsite entre continuer et faire demi-tour. LÕorage gronde au loin et jÕai lÕimpression quÕil vient dans ma direction. Tant pis, je vais sur la digue qui sert de piste cyclable, en espŽrant quÕil ne pleuvra pas trop fort.

Entrant dans le joli village de Stopfenreuth, les ŽlŽments se dŽcha”nent. Le garage des pompiers est ouvert, je me prŽcipite dessous sur lÕinvitation du gardien et jÕentends la grle qui crŽpite maintenant sur la t™le du toit, en faisant un bruit assourdissant. Cette fois, je lÕai ŽchappŽ belle. LÕorage est bloquŽ sur le secteur. Le pompier tŽlŽphone ˆ deux endroits et finalement me propose de mÕamener avec son vŽhicule de service ˆ une auberge tenue par des amis ˆ lui au village voisin de Schšnau a.d. Donau. Il salue, dans la traversŽe dÕune localitŽ, les pompiers dÕune autre caserne, occupŽs ˆ lÕextinction de lÕincendie provoquŽ par la foudre sur une ferme, quelques minutes auparavant. JÕen ai encore une trouille rŽtrospective.

Mon ange gardien-pompier est pressŽ de repartir, on lÕattend chez dÕautres amis pour le festin prŽparŽ avec la carpe de treize kilos, pchŽe la veille. Motif valable et acceptŽ, nous Žchangeons nos adresses.

Ce soir, je d”ne, avec les patrons, dÕune salade composŽe comme seuls les Autrichiens savent prŽparer. Encore un moment de bonheur simple avec des gens qui ne montrent pas un sourire commercial de faade. Ceux lˆ sont nature, a se ressent. Nous bavardons, mais ce nÕest pas facile. Je ne connais que le franais et eux lÕallemand.

 

 

Samedi 7 juin 2003 : Sch™nau a.d. Donau Š Furth bei Gšttweig. 116 km.

 

Que du plaisir par cette belle journŽe dՎtŽ. Les routes sont excellentes, les chemins cyclistes, appelŽs radwegs, sont empruntŽs par les clubs reconnaissables ˆ leurs maillots identiques et aux sacoches imposantes. Des familles, du grand-pre au petit-fils font du cyclocamping en voyage itinŽrant. LÕesprit est vraiment de communier avec la nature et diffre de chez nous en France. Je suis en phase avec cette forme de cyclotourisme que nous pratiquions, nous aussi, dans les annŽes 1950-60.

A Vienne, comme pour les grandes villes traversŽes auparavant, je ne verrai de la capitale autrichienne que les pistes cyclables, longeant ou traversant le Danube. Ce nÕest pourtant pas lÕenvie dÕaller au centre-ville qui manque, mais jÕai dŽjˆ tout expliquŽ dans la traversŽe de Budapest et je ne vais pas me rŽpŽter.

La carte routire nÕest pas assez dŽtaillŽe, on mÕindique la belle piste sur lՔle entre les deux bras du Danube o tous les Viennois se donnent rendez-vous en cette belle matinŽe. On me rassure : il y a bien un pont au bout pour rejoindre la rive. Oui, mais seulement sur la rive gauche et a, on ne me lÕa pas dit. RŽsultat, dix bornes en plus pour revenir sur mes pas et prendre la rive droite qui est mon itinŽraire. Le paysage est agrŽable, cÕest une chance. Les kilomtres en plus ne mÕennuient pas dans ce dŽcor.

Prs de Krems, une dame ˆ qui je demande sÕil y a des Ē zimmer frei Č (chambres chez lÕhabitant) se dŽmne pour me rendre service. Elle mÕamne au village de Furth bei Gšttweig aprs sՐtre assurŽe en tŽlŽphonant que le g”te Žtait libre. La demeure romantique ˆ souhait est situŽe au pied de la grande abbaye bŽnŽdictine qui domine la colline. Je suis accueilli par le fermier qui me tend un verre de vin blanc. En guise de rŽception on ne pouvait mieux faire, jÕai soif et la comprŽhension est immŽdiate. LÕendroit semble apprŽciŽ par les locataires de passage, si jÕen juge le livre dÕor Žlogieux que lÕon me tend le lendemain matin. JÕy ajoute les congratulations du Franais pŽdalant.

 

Dimanche 8 juin 2003 : Furth bei Gšttweig Š Ardaggar. 94 km

 

Mon pyjama est ˆ tordre de la transpiration de la nuit. JÕai envie de mՎterniser dans ce lieu idyllique. Si ce nՎtait la longue montŽe ˆ lÕabbaye, jÕaurais mme envie dÕaller Žcouter les chants des moines, ce dimanche matin. Je mÕattarde devant le petit dŽjeuner pantagruŽlique et cherche de bonnes ou mauvaises raisons pour retarder le moment du dŽpart. Ma mauvaise conscience est sur le point de gagner. Mais non, ne vois-tu pas que le diable en bas de ce lieu sacrŽ de Gšttweig est ˆ la recherche dՉmes. La tempŽrature des portes de lÕEnfer est bien prŽsente. Il est grand temps de me ressaisir.

Atteinte ˆ midi, la cŽlbre abbaye baroque de MELK mÕimpressionne. Je me rappelle  que le film Ē Le nom de la rose Č tirŽ du roman policier moyen‰geux de Umberto Eco a en partie ŽtŽ tournŽ dans la bibliothque. Surplombant une petite ville ˆ dŽcor dÕopŽrette, je mÕattarde ˆ cet endroit et mÕinstalle ˆ lÕombre pour dŽjeuner devant un petit restaurant tenu par un Turc qui, intriguŽ par le petit Žcusson ramenŽ dÕIstanbul, appelle sa femme : Ē Viens voir, il arrive de chez nous ˆ vŽlo Č. Enfin ! cÕest ˆ peu prs a, mais en turcÉ

CÕest sans doute une des plus belles rŽgions du Danube que je traverse aujourdÕhui. Les nombreux ch‰teaux sur les hauteurs pour mieux surveiller les mouvements dans les vallŽes tŽmoignent, comme en Alsace, de lÕimportance stratŽgique de ces lieux de passage.

Sous une pluie dÕorage, cÕest lÕhabitude,  jÕarrive au village de Ardagger et trouve ˆ nouveau chez lÕhabitant ˆ me loger. CÕest moins cher quՈ lÕh™tel et le contact avec les Autrichiens qui mÕhŽbergent est jusquՈ prŽsent trs chaleureux. La Turquie et lÕAutriche sont les deux pays qui mÕauront laissŽ le meilleur souvenir de lÕhospitalitŽ.

 

Lundi 9 juin 2003 : Ardagger Š Aschach a.d. Donau. 92 km

 

Quelle nuit : entre minuit et trois heures du matin, pas moyen de fermer lÕĻil. Les Žclairs zbrent le ciel et le claquement sec du coup de tonnerre simultanŽ me prouve que nous sommes au cĻur de la tourmente. Ce matin, mon logeur mÕa dit nÕavoir pas dormi non plus, craignant lÕinondation de son garage, o se trouve dÕailleurs mon vŽlo.

Menu de ce matin : charcuterie, Ļuf, fromages, pain, beurre, confitures maison, jus de fruit et cafŽ (mit sahne, danke sehr). Comment perdre des kilos ˆ ce rŽgime ? Je ne suis pas en voiture et la hantise de la graisse superflue nÕest pas mon souci prŽsent. On me propose encore deux petits pains avec jambon et fromage pour la route. Total de lÕaddition : 15 euros pour la nuitŽe. A ce prix et pour cette qualitŽ, on peut sÕaligner en FranceÉJe note toutes les adresses, a peut encore servir une prochaine annŽe.

Toujours des signes amicaux avec les cyclistes rencontrŽs. Les Ē Morgen Č et les Gruss Gott Č fusent de partout. Je me demande si je pourrai reconna”tre un Franais, puisque je salue aussi dans la langue du pays. Ici, la moyenne nÕest pas la prŽoccupation des randonneurs. Tout est dŽbonnaire dans lÕattitude. Rouler, boire, manger et jouir du dŽcor en rigolant avec les voisins dÕun soir, semble tre la prioritŽ des Allemands, touristes majoritaires en Autriche.

Juste avant Linz, je passe ˆ Mathausen. Le nom est connu depuis la Seconde Guerre Mondiale. CÕest une  jolie petite ville aux faades baroques. On a du mal ˆ imaginer le camp de sinistre mŽmoire, situŽ sur les hauteurs, prs dÕune carrire de granit. JÕimagine la souffrance des dŽportŽs, il y a de cela soixante annŽes en arrire. La signalisation pour aller sur les lieux est discrte.

Une sculpture moderne et trs sobre, faite par un artiste de la rŽgion, inaugurŽe lÕannŽe passŽe, se trouve un peu plus loin pour rappeler ces moments douloureux.

 JÕadmire Linz sans mÕattarder et vais dormir ce soir en compagnie dÕautres cyclistes ˆ Aschach a.d. Donau dans une grande ferme transformŽe en g”te dՎtape. Reconversion rentable, si jÕen juge par le nombre dÕarrivants. Au bord du Danube, ˆ fleur dÕeau,  un restaurateur a eu la bonne idŽe de servir du poisson grillŽ avec salade de pommes de terre. LÕodeur de barbecue dŽclenche irrŽsistiblement chez moi lÕenvie de me joindre aux tablŽes. Avec le demi-litre de bire obligatoire, cela va de soi. Bon appŽtit ! Prosit !

 

Mardi 10 juin 2003 : Aschach a.d. Donau Š Pleinting (Allemagne). 105 km

 

Le radweg qui suit la rive gauche du Danube est bucolique. Ce matin, je me sens pousser des ailes et je compte avaler de la distance. Tiens, tiens ! Le chemin stoppe net avec une pancarte :Ē Natureweg Čen direction de la montagne. Les gros cailloux mÕinquitent et je rebrousse chemin. Un embarcadre et ˆ c™tŽ une jeune fille qui arrive ˆ rollers. Elle me dit que je dois retourner sur mes pas si je veux emprunter un pont, le bateau ne fonctionnant que les fins de semaine. Je peux aussi dÕaprs elle revenir sur le chemin de nature assez mauvais et rejoindre une route dix minutes plus loin.  CÕest ce que je vais faire en me fiant ˆ ses indications. Avec les difficultŽs de la piste faite pour randonneurs ˆ pied, les rochers, les cordes de sŽcuritŽ pour se tenir sur les pentes raides, jÕen arrive ˆ  douter. Impossible de faire demi-tour sur ce sentier escarpŽ ˆ flanc de falaise au bord du fleuve, sans risquer lÕaccident. Le comble : tout en haut de la montagne, jÕaperois le ferry-boat qui traverse en venant sur la rive o je me trouvais avec cette jeune fille irresponsable. RŽsultat de la course, une petite dŽchirure musculaire qui va mÕhandicaper durant un mois. Les trente kilos de chargement ont fragilisŽ mon Žpaule.

Sur la route rejointe aprs cette heure de durs efforts, je retrouve un embarcadre. Il faut sonner ˆ une cloche pour appeler le bateau sur lÕautre rive.

La frontire allemande est franchie sans douane visible.

PASSAU la belle, admirŽe et filmŽe est dŽpassŽe. Je tente ma chance ˆ Vilshofen pour lÕhŽbergement de la nuit. Tout est complet et un chauffeur de taxi mÕindique un gasthaus au village suivant de Pleinting. JÕarrive tard, mais il nÕy a pas de problme, je peux loger et manger. Il est vingt-deux heures, je lutte pour ne pas mÕendormir sur mon assiette.

 

Mercredi 11 juin 2003 : Pleinting -  Regensburg. 115 km.

 

Toujours de la difficultŽ pour suivre le Donauradweg signalŽ irrŽgulirement. Les autochtones donnent souvent de fausses directions et vous envoient tant™t sur des routes ˆ fort trafic, tant™t sur des chemins de terre, selon  leurs propres habitudes. JÕaurai dž acheter le petit road-book, que je nÕavais pas jugŽ utile, car Žcrit en allemand. Il aurait quand mme ŽtŽ nŽcessaire pour les cartes dŽtaillŽes quÕil contient. Les nombreux dŽtours compensent le train pris en Roumanie, nÕest-t-il pas vrai ?

Je choisis, une fois nÕest pas coutume, de dormir dans une grande ville afin dÕenvoyer des messages sur internet. Mon dŽvolu ira ˆ REGENSBURG (Ratisbonne).

Tous les h™tels ˆ prix raisonnables sont complets et, merci pour le haut de gamme. A ce moment, je me souviens quÕil y a une auberge de jeunesse. Le responsable de la rŽception, qui parle un excellent franais, me dit quÕen Bavire, lÕaccs est exceptionnellement interdit aux plus de vingt six ans. Ma carte dÕA.J. achetŽe avant le dŽpart est donc inutile. Il donne des coups de fil aux alentours. Tout est effectivement complet et il prend sur lui la responsabilitŽ de me prendre pour la nuit. Sympathique, son geste. Il faudra que je lui envoie une carte pour le remercier. Je parle au rŽfectoire de mon raid avec quelques jeunes de Chaumont qui visitent la Bavire en groupe.

 

Jeudi 12 juin 2003 : Regensburg Š Menning. 76 km

 

CÕest enduit dՎcran total, sans trop y croire, que jÕenfourche ma monture. Il y a belle lurette que ma peau ressemble ˆ des Žcailles de poisson. La ville thermale de Bad-Abbach est agrŽable, je filme les nombreuses sculptures, fontaines et maisons ˆ colombages dans la Hauptstrasse.

La chaleur mÕoblige ˆ absorber toutes sortes de boissons en les testant les unes aprs les autres. Le coca est ce qui me rŽussit le mieux, mais seulement ˆ vŽlo. Il y a aussi lÕIce-tea, le Fanta ou lÕeau gazeuse en fin de repas.

Les nombreuses c™tes ˆ fort pourcentage et la prŽsence de quantitŽs importantes de cars et de voitures ˆ proximitŽ de lÕabbaye remarquable de Weltenburg, mÕont dŽtournŽ de ce lieu signalŽ dans tous les bons guides. Nous ne sommes quÕau dŽbut du mois de juin. Alors en juillet-aožt, ce doit tre la grande cohue. Dommage !

Le Danube se rŽtrŽcit, cÕest maintenant, disons, une belle rivire. Le canotage a remplacŽ la croisire fluviale.

Un bistrotier italien, ˆ qui je demande sÕil conna”t un endroit pour dormir ˆ proximitŽ, afin de manger une pizza dans son restaurant, me donne une adresse ˆ dix kilomtres. Je pense quÕil nÕavait pas envie de travailler ce soir-lˆ, mais je suis certainement agitŽ de mauvaises pensŽes dues ˆ la fatigue.

Le gasthof Ē Untere Wirt Č est impeccable ˆ un dŽtail prs. La patronne nÕa pas fait un sourire de la soirŽe, et sa serveuse est au bord des larmes. En guise de bonjour, le lendemain, elle me prŽsentera  la note en rŽclamant la clŽ de la chambre. Elle pense sans doute que le Franais va se sauver comme un vulgaire voleur. Je quitterai cette femme, sans remerciements, car elle respire la mŽchancetŽ.

 

 

 

Vendredi 13 juin 2003 : Menning Š Steinheim. 103 km.

 

 Devinez ce qui mÕa rŽveillŽ aux alentours de minuit. Un grand roulement de tambour cŽleste, suivi dÕune pluie diluvienne qui a laissŽ des traces de boue dans la cour du gasthof. La route est jonchŽe de branches qui tŽmoignent de la violence de la bourrasque. Que serait-il arrivŽ, si jÕavais fait du camping sauvage ? Je serai peut-tre sur le Danube ˆ voguer sur mon matelas mousse ?

Le souvenir dÕIngolstadt a disparu, sinon dÕavoir cherchŽ la route pour en sortir. La signalisation pour les vŽlos est toujours ambigu‘ et ˆ Neuburg a.d. Donau, jÕentre dans une librairie pour acheter le livre dŽcrivant la portion du radweg de Passau ˆ Donaueschingen . Cet ouvrage est trs bien fait, presque trop complet, car il donne toutes les variantes. Sans comprendre lÕallemand, jÕai un peu de mal ˆ mÕy retrouver. Enfin cÕest dŽjˆ plus rassurant.

A nouveau, je fais une erreur de parcours et me retrouve dans une fort sur un chemin dont le sol recouvert de gravier va petit ˆ petit se transformer en terre battue. La tornade arrive sur moi, ne me laissant aucun abri dans cette grande futaie. Les Žclairs claquent en faisant un bruit sec et pour une fois, jÕai vraiment peur devant les ŽlŽments dŽcha”nŽs. Cela ne servirait ˆ rien de mettre pied ˆ terre, je continue en espŽrant ne pas glisser ou pire, tre foudroyŽ. Sous la cape cycliste, je ne vois pratiquement plus rien et je navigue (cÕest le mot) au hasard.

Retrouvant la bonne route un peu plus tard, je subis le deuxime orage, moins violent que le premier. Mes chaussures sont des Žponges, je nÕen ai cure et continue ˆ pŽdaler sous ces averses chaudes. Je ne crains pas pour mes effets bien enveloppŽs dans les sacoches doublŽes de sacs-poubelle Žtanches.

Un cycliste de trente ans me dŽpasse, il me dit tre de Stuttgart, avoir visitŽ la Pologne et la TchŽquie. Sa vitesse mÕimpressionne jusquՈ la c™te suivante quÕil monte ˆ pied. JÕai de petits dŽveloppements et je lui fais un signe en passant, lui demandant sÕil nÕa pas besoin dÕaide. Non me rŽpond-il. Sans doute a-t-il voulu me faire une dŽmonstration de sa force ? Pour lÕheure, cÕest ratŽ.

A un feu tricolore, dans la ville de Donauwšrth, je vois un magasin de cycles au fond dÕune cour. CÕest magnifique de trouver encore des vŽlocistes aussi achalandŽs. Du vŽlo taille enfant jusquÕau cycle haut de gamme, il y en a pour tous les gožts et toutes les bourses.

LÕatelier est une clinique nickel ou sÕaffairent trois mŽcanos. Je demande au patron un flacon dÕhuile pour ma cha”ne qui est sche et sale. Ē Ein moment! Č. Il appelle un mŽcano, lui donne en allemand un ordre que je ne comprends pas et tout de suite ce dernier arrive, avec des outils, nettoie de fond en comble la transmission,  le dŽrailleur, le pŽdalier et avec un pinceau enduit dÕune huile un peu Žpaisse rŽsistante aux intempŽries, graisse la cha”ne qui retrouve sa jeunesse. Ē Combien vous dois-je ? Rien, service, crois-je comprendre. Alors lˆ, je nÕen reviens pas et donne un bon pourboire au mŽcanicien tout en remerciant le patron. Si cՎtait en France, je signalerais cet artisan pour le placer dans le guide cyclo des bonnes adresses.

Je vais encore rouler jusquՈ Steinheim. Je me sens bien et jÕaimerai continuer ˆ pŽdaler maintenant que la tempŽrature du soir est douce et avec une cha”ne bien huilŽe. Tout semble facile. Il doit y avoir une explication psychologique sur cette euphorie. Sans doute  lÕodeur de lՎcurie au fur et ˆ mesure que la distance me sŽparant de Strasbourg diminue.

Le gasthaus est familial et le patron inspire confiance. Je connais maintenant la tactique pour avoir une chambre ˆ prix convenable pour mon budget de voyage. Je fais la moue quand on me dit le montant et fait mine de reculer ˆ pas lents. Alors, aussit™t on me dit quÕil y en a encore une, mais avec douche sŽparŽe. JÕacquiesce et ainsi je gagne chaque jour quelques euros. Comme dans ce type de voyage, on dŽpense toujours plus ˆ cause des imprŽvus, je limite ainsi les dŽpassements financiers.

La tente trimballŽe durant tout le raid, avec matelas et sac de couchage rassure, mais  comme la couverture de survie, je ne lÕutiliserai quÕen cas de nŽcessitŽ. JusquՈ prŽsent je nÕai pas eu ˆ la dŽballer. Avec lՉge, on perd doucement lÕenvie de jouer au boy-scout.

 

Samedi 14 juin 2003 : Steinheim Š Munderkingen. 86km.

 

ULM, la grande ville est traversŽe en suivant la piste cyclable. Les quais qui bordent le Danube, reprŽsentent un rŽgal pour la vue. Pignons des vieilles maisons aux poutres apparentes, parcs de verdure o les joggers et rollers sÕentra”nent, statues contemporaines ˆ tous les coins de rue et dominant les toits de la ville, la haute flche de la cathŽdrale, la plus haute du monde, dÕaprs mon guide. Bien que de construction rŽcente, elle me rappelle celle de la cathŽdrale de Strasbourg.

Un violent orage Žclate dans la plaine, je nÕai que le temps de me prŽcipiter dans une cabine tŽlŽphonique, posŽe lˆ par chance. La grle crŽpite, les arbres sont secouŽs durement et la selle en cuir de mon vŽlo se transforme en Žponge. Je suis coincŽ ainsi pendant un bon quart dÕheure. RŽcupŽrant le vŽlo avec les sacoches dŽgoulinantes, je profite dÕune accalmie pour aller mÕabriter sous un auvent pendant que je vois les branches des arbres se casser tout autour. A part peut-tre dans les PyrŽnŽes, je nÕai pas le souvenir personnel dÕune telle violence. Ce nÕest pas encore ce soir que je vais camper.

Je zigzague maintenant entre les dŽbris. La route fume. CÕest le calme aprs la tempte.

Arrivant ˆ Munderkingen, je teste avec mŽfiance un Ē zimmer frei Č. Le serveur dÕun restaurant mÕy a conduit. Il semble tre de mche avec le propriŽtaire. Il  parle en italien et semble rŽclamer une commission. LÕautre, lui fait un clin dÕĻil ˆ la dŽrobŽe. Trop tard, jÕai vu le mange. Je repars, suivant la recommandation de mon livre Ē Donau-Radweg Č, rŽcemment achetŽ, en qute du Ē h™tel garni KNEBEL Č. Alors lˆ, cÕest tout autre chose. Imaginez une belle b‰tisse ˆ colombages, ayant au rez-de-chaussŽe, un cafŽ-Konditorei aussi avenant que le patron en tenue immaculŽe de p‰tissier. Le cycliste ˆ peine sŽchŽ des intempŽries rŽcentes est accueilli avec une dŽfŽrence cordiale. Les chambres refaites ˆ neuf sont ˆ prix dÕami. Dix minutes plus tard, je suis sous la douche, mais cette fois, cÕest moi qui ouvre le robinet.

 

Dimanche 15 juin 2003: Munderkingen Š Stetten. 110 km

 

Le patron de lÕh™tel est ce matin ˆ mes petits soins. Il mÕavoue avoir fait dans sa jeunesse un peu de vŽlo. Son grand regret est de ne pas pouvoir dŽcouvrir le monde, trop occupŽ par son affaire. Je le console en lui disant que jÕai aussi attendu la retraite pour rŽaliser une toute petite partie de mes passions. LÕimportant est dÕavoir toujours la facultŽ de sՎmerveiller.

Avant Sigmaringen, je retrouve le paysage typique du Jura Souabe pour y tre venu, avec mon Žpouse au printemps, faire un peu de reconnaissance des pistes cyclables.

En Allemagne et Autriche, les vŽlos de course auraient du mal ˆ circuler sur ces pistes revtues souvent de gravier ou de terre battue. Mes pneus sont de marque SchwalbŽ Marathon en 28 de section. Ils paraissent lŽgers, comparŽs aux pneus ballon des Allemands. Mon plus petit braquet est de 30 dents ˆ lÕavant et 32 dents ˆ lÕarrire (30 dedans et deux dehors, comme dirait un humoriste, ˆ propos des vampires). Voilˆ pour la technique. Un voyage itinŽrant ˆ bicyclette en autonomie nŽcessite un matŽriel adaptŽ et un peu de pratique.

Le ch‰teau des princes de Hohenzollern domine la petite ville de Sigmaringen. Pour information, Hitler a donnŽ un dŽlai de quatre heures au prince pour dŽguerpir et laisser la demeure au marŽchal PŽtain et au gouvernement de Vichy, assignŽs ˆ rŽsidence en 1944-45.

Dans ce coin romantique du Danube le canotage est prisŽ. Les campings au bord de lÕeau sont nombreux.

Un cycliste de rencontre me conseille dÕaller dormir sur les hauteurs de MŸhleim, citŽ touristique remarquable. Je ne demande quՈ aller voir et monte la belle c™te pour accŽder au bourg. Oui, mais jÕavais oubliŽ que nous Žtions dimanche. Les h™tels sont complets, les terrasses nÕont plus de tables de libre. Rien ˆ espŽrer et je vais par une belle descente retrouver le Danube, pour dormir dans un gasthof ˆ Stetten, hors des sentiers battus.

Au restaurant voisin, jÕengloutis une belle assiette de cruditŽs, pendant que le patron comme les clients poussent des grands cris de joie devant la tŽlŽ en fond de salle. Au milieu des rugissements de moteurs, le prŽsentateur sportif vient de leur apprendre la victoire de Michel Schumacher et de la Ē scuderia Ferrari Č. Je participe moralement en commandant un supplŽment de boisson : Ē Alors, patron, elle vient cette bire ?

 

Lundi 16 juin 2003 : Stetten- Donaueschingen. 44 km.

 

Le temps est plus doux et je me sens aussi mieux respirer. Hier, mes narines, sans doute ˆ cause du pollen, restaient fermŽes. A vŽlo, cÕest assez dŽsagrŽable de respirer uniquement par la bouche.

LÕaimable rivire, quÕest le Danube ˆ prŽsent, joue les coquettes en se faisant admirer tant™t rive gauche, tant™t rive droite.

Les ponts de bois, croquignolets, dont certains couverts de mousse, jalonnent ce parcours. Le raid va sur sa fin. La mŽlancolie nÕest pas loin.

LÕentrŽe dans la ville de Donaueschingen est bien signalŽe. Je pŽntre avec beaucoup dՎmotion dans le parc du ch‰teau des princes de FŸrstenberg  et me dirige droit sur la source ( faon de sÕexprimer, car depuis des mois, une barrire oblige ˆ contourner, par la rue adjacente ). La fontaine monumentale a ŽtŽ amŽnagŽe au 19e sicle ˆ la gloire de la source, dite officielle, du Danube. CÕest la rencontre de deux cours dÕeau, la Brigach et la Breg.

Une rengaine scolaire dit: Ē Brigach und Breg bringen die Donau zuweg Č soit lՎquivalent en franais: Ē Les petits ruisseaux font les grandes rivires Č.

On peut y lire, devant la statue dÕune mre montrant ˆ sa jeune fille, Donau, la direction de la Mer Noire:

Mutter Baar weist die jungen Donau den Weg nach Osten, auf dem sie bis zum Meer  2840km zurŸcklegt.

La Baar est le bassin fertile, situŽ entre la Fort Noire et le Jura Souabe (guide Michelin).

Durant une bonne heure, je resterai ˆ proximitŽ sur un banc ˆ savourer le silence de lÕendroit ˆ peine troublŽ par les oiseaux du parc et les rares promeneurs. LÕhorloge de lՎglise proche Žgrne les douze coups de midi. Un dernier petit biscuit tirŽ du fond de ma sacoche et je vais continuer ˆ Žcrire mes notes devant un cafŽ crme en ville. 

 

Mardi 17 juin 2003: Donaueschingen Š Lingolsheim .121 km.

 

En regardant la carte, jÕhŽsite sur lÕalternative :

1.     Partir de suite et rejoindre Strasbourg, ˆ marche forcŽe, comme on dit ˆ lÕarmŽe.

2.     Flemmarder et trouver un g”te ˆ mi-parcours.

Ce sera la premire solution qui sera retenue, quitte ˆ arriver tard dans la soirŽe. Ayant circulŽ plusieurs fois sur cet itinŽraire, je sais quÕil y a une descente vers Triberg et quÕaprs, cÕest plat.

Je jouis une dernire fois de la Fort Noire, admire au passage les pendules et coucous rŽputŽs. Puis je me laisse glisser sur la belle pente qui prŽcde la plaine du Rhin. Les freins ne sont pratiquement pas sollicitŽs, tant le revtement est excellent et les virages, bien dessinŽs.