un
vlo de 13 kilos,
des sacoches pesant 17 kilos,
et moi, et moi !
Lever trois heures du matin pour le dpart en bus vers lÕaroport de Francfort. CÕest un rveil un peu pnible, mais en mme temps, jÕai un sentiment de libration. Depuis des mois je me prpare, la forme physique est au top, enfin le rve devient ralit. En plus, je me dis avoir beaucoup de chance, de conserver suffisamment dÕendurance pour accomplir un nouveau voyage vlo.
Pendant lÕheure dÕattente en salle dÕembarquement, je mÕamuse chronomtrer lÕintervalle qui spare chaque aronef au dcollage : trente secondes en moyenne. Sans compter les atterrissages sur dÕautres pistes. JÕimagine le stress des contrleurs du ciel.
LÕAirbus A321 de la Lufthansa est presque complet. Les passagers sont en majorit des familles turques vivant en Allemagne. Elles retournent sans doute chez des proches pour le temps des vacances. Istanbul est deux heures et demie de vol, combien me faudra-t-il pour le retour bicyclette ?
Mon vlo se trouve en soute, bien conditionn comme le demande la compagnie arienne : pdales tes, guidon dans le prolongement du cadre, et pneus dgonfls. Par prcaution, jÕai mis un carton pour protger le cadre, la chane est place sur le plus grand pignon afin que le drailleur, organe fragile, soit le plus rentr possible. Chapeau, les bagagistes ! Pas une gratignure lÕarrive sur lÕaroport ATATURK dÕIstanbul.
Ma place, choisie prs dÕun hublot, me laisse apercevoir le paysage qui se droule sous mes yeux, malgr lÕaltitude de 10.000 mtres. Le Danube, se prsente deux reprises : une premire fois au-dessus de la Hongrie et la seconde, lorsquÕil est bien plus large et sert de frontire entre la Roumanie et la Bulgarie. Le temps est trs clair. Avec ma carte, jÕessaie de me situer dÕaprs les mandres du fleuve se perdant lÕhorizon.
Le survol de la Mer Noire annonce la fin du vol. Dj, cÕest le Bosphore avec son long cortge de navires. La forte bouffe de chaleur ressentie la sortie de lÕavion fait contraste avec la fracheur du matin au dpart de Strasbourg. Je transpire grosses gouttes pour remonter la bicyclette et accrocher les cinq sacoches. Les employs du bureau voisin sÕamusent gentiment me regarder faire. Le vlo est un mode de transport quasi inexistant ici et leurs yeux je suis sans doute une sorte dÕextraterrestre. JÕapprcie le bidon dÕeau frache quÕils me proposent au moment de partir. Ce premier geste dÕaccueil sera suivi de bien dÕautres le long du voyage.
Les vingt kilomtres pour rejoindre le centre dÕIstanbul sont vite avals. Je suis assez inquiet dÕtre oblig dÕemprunter cette route du littoral au trafic intense. CÕest sr, je drange par ma faible allure, mais il en est ainsi dans la plupart des grandes villes, Paris ne faisant pas exception. On me klaxonne souvent et je ne sais sÕil sÕagit dÕun geste amical ou de lÕavertissement du danger.
Indiqu par mes amis de club, Mireille et Pierre Nuss, lÕHoliday ļtel, deux pas de la Mosque Bleue, est vite repr. On y loge prix sympa et le personnel se met en quatre pour recevoir le cyclo qui retourne dans son pays en pdalant. La bicyclette est lÕobjet de toute lÕattention du rceptionniste qui la conservera ct de lui, durant la nuit. Il aurait aim pater ses copains en faisant le tour du quartier. Le hic : mes pdales automatiques exigent des chaussures adaptes et nous nÕavons pas la mme pointure. A son regard, jÕai senti de la tristesse.
Ce soir, un restaurateur voisin va me faire goter les aubergines farcies. JÕaime la dcouverte de ces cuisines aux saveurs souvent droutantes et je me fais aider en cela par les autochtones qui sont fiers de montrer leur savoir-faire. Ainsi, jÕai eu le plaisir de recevoir un cours sur toutes les dclinaisons du succulent baklava. Si vous ignorez cette ptisserie, allez donc consulter un dictionnaire et bavez-en dÕenvie. Ce que jÕai fait au propre avant de succomber et de me lcher ensuite les doigts dgoulinant de miel et de pistache.
La soire se fait douce. La mosque bleue de son vrai nom Ē SULTANAHMET Č est proximit. Mes pas sÕy dirigent sans hsiter, et je nÕaurai pas le regretter. Les vendeurs et les touristes organiss sont partis. Le silence peine troubl par le chant du muezzin appelant la prire me touche profondment et incite la mditation. Quel bonheur de se trouver en ces lieux chargs de toute lÕhistoire de lÕempire ottoman.
De retour lÕhtel, je grimpe quatre quatre les tages, afin de filmer partir de la terrasse surplombant la ville. Les minarets illumins jaillissent du beau parc de marronniers en fleurs que je surplombe. Tout ceci est trs beau.
Ce serait dommage de quitter Istanbul demain. Je dcide alors de rester jusquÕ dimanche, avant dÕentamer mon raid.
LÕatmosphre est lgre, la temprature sept heures du matin incite sÕattarder devant le copieux petit djeuner compos de salades, fromage de brebis, charcuterie, le tout arros de jus dÕorange et de caf. Que faut-il de plus pour dmarrer cette journe dans la bonne humeur ?
La mer de Marmara, toute proche, est envahie de cargos qui font la queue pour franchir le Bosphore. On croirait se trouver un page dÕautoroute, un jour de grand dpart en vacances. Les bateaux bus se frayent, grands coups de sirne, un passage pour joindre les deux rives de ce channel.
Le tramway dÕIstanbul, certes moins moderne que celui de Strasbourg est largement utilis par les travailleurs et les touristes. LÕintervalle entre deux rames ne dpasse pas les cinq minutes. Les passagers semblent trs disciplins et la resquille laquelle nul ne songe semble difficile. Des barrires avec des tourniquets dÕaccs aux stations filtrent les voyageurs. Les gens devisent gentiment et semblent moins excits que nos compatriotes strasbourgeois.
Continuant la visite dÕIstanbul, je rencontre, prs de Sainte Sophie, un jeune couple de randonneurs alpinistes et cyclotouristes venant de Chamonix, ayant pour projet de se rendre au Npal ; excusez du peu ! Nous changeons nos adresses en promettant de se donner des nouvelles de nos expriences respectives. JÕapprendrai plus tard quÕils ont abandonn prmaturment. LÕautorisation de traverser lÕIran leur a t refuse par les autorits, en raison des troubles qui agitent ce pays. Ils doivent tre trs dus.
Sainte Sophie est une mauvaise traduction, car cette basilique a t consacre par lÕempereur Justinien en 537 de notre re la sainte sagesse (hagia sophia en grec).
Grce la volont du prsident Ataturk qui a lacis son pays, lÕglise nÕest plus un lieu de culte. CÕest un muse ouvert tous. La tolrance et les religions sÕy confondent. De nombreuses classes avec les matres visitent ce monument impressionnant. Les mosaques, les vitraux aux coloris chauds donnent une joie qui se rpand sur les visiteurs.
A table ce midi, un monsieur mÕaborde avec un excellent franais teint dÕune pointe dÕaccent amricain. Le flicitant pour la matrise de notre langue, il me dit avoir fait ses tudes la Sorbonne. Cette bonne blague ! Avec un tel enseignement, il peut tre fier.
Par contre, les trois Franais assis tout prs, qui jÕadresse un discret salut de compatriote ne rpondent pas. De temps autre, on en rencontre ainsi, comme vlo dÕailleurs, qui semblent coincs (ou) (et) pdants. Impolis en toute certitude.
Je voulais faire lÕimpasse sur le pige touristes quÕest le Bazar, mais le patron de lÕhtel me conseille dÕy aller faire un tour. Je nÕai pas eu le regretter.
Quelle ambianceÉ Je sympathise vite avec les vendeurs intrigus par les cales de mes chaussures cyclistes. En leur sortant des plaisanteries sur les tapis volants, ils abandonnent lÕide de mÕen vendre un. Cela se termine devant un Ē Chineese tea du dragon Č et une dclaration faite devant le micro de mon camscope. Je leur montre lÕimage enregistre, cÕest franchement la rigolade.
Je continue me promener dans les parcs, je discute avec les policiers VTT qui poursuivent les petits vendeurs accrochs aux basques des touristes. Je file ensuite vers lÕUniversit filmer les beaux bassins. La musique orientale sÕallie avec les jets dÕeau. Quelle harmonie !
Le soir, je pntre dans un bar, attir par un orchestre local qui joue en costume folklorique. Je leur donne un pourboire et jÕobtiens tous les plans demands. Une touriste turque improvise une danse du ventre langoureuse qui va en sÕacclrant. Je suis le plus heureux des cinastes et le plus lambda des visiteurs.
Le marchand de sable finit par arriver. Le Ē dodo Č sera agrment de rves des Mille et une nuits.
Samedi 17 mai 2003 : Le Bosphore
Privilgiant la plonge dans la foule turque aux visites des muses, je laisse de ct le palais de TOPKAPI (prononcez Topkapeu) et me dirige vers lÕembarcadre EMINON, guid par un jeune conducteur de train de la gare de chemin de fer voisine. Je lui parle btement de notre T.G.V. Il soupire et je tente de le consoler en lui disant quÕune ligne Strasbourg Š Istanbul est lÕtude (sic). Je ne serai plus l pour en voir la ralisation et lui, il sera srement la retraite. Sur cette boutade, jÕachte mon ticket de bateau-bus. Quoi ! un million de liras turques ? La surprise passe, on me dit que cÕest lÕquivalent de 0,6 euro. Ouf ! je respire. JÕembarque pour me rendre sur la rive orientale du Bosphore USKDAR. Je ferai ainsi quatre traverses dans la journe : BESIKTAS, ct Europe, puis KADIKOŁ sur la rive asiatique et enfin retour EMINON, lÕembarcadre dÕIstanbul.
Pour me remettre de cette folle journe, je vais prendre une collation : un th et quelques baklavas dans une ptisserie repre le matin. Miam, miam !
Dimanche 18 mai 2003 : Sortie de 85
kilomtres pour des prunes
a y est, cette fois je quitte Istanbul la Magnifique pour entamer le raid si attendu. Le rceptionniste de lÕhtel me filme en compagnie du patron. Si je peux, je reviendrai un jour. Longeant la rive ouest du Bosphore, jÕarrive SARIYER. LÕadaptation la conduite de mon vlo charg se fait doucement. Les citadins rejoignent les plages, la circulation est intense.
La route nÕest pas celle que jÕimaginais en lisant la carte. Elle devient troite, sinueuse et escarpe. JÕai des doutes quant la bonne direction et il me faut souvent demander le chemin. Arriv GUMSKOY, je mÕaperois trop tard quÕon mÕa dirig dans un cul de sac et doit revenir en arrire en regrimpant la montagne. Le soleil est au znith, je transpire. Mes forces dclinent et je crains lÕinsolation. Comble de malchance, un passant mÕenvoie sur un chemin de terre. La direction semble bien oriente, mais tout cela dbouche sur une carrire. Je chute lourdement sur le gravier dans la descente, emport par le poids des sacoches. Rsultat : un bras corch, plus un hmatome la fesse. a commence bien !
Des ides criminelles me viennent lÕesprit. Un chauffeur de chantier me ramne sur lÕasphalte et je grimpe la cte pied en compagnie dÕun imam qui fait de lÕauto-stop.
Arriv un carrefour, je crois reconnatre une route qui va vers lÕouest et demande aux policiers en faction, la confirmation de la direction. Ils rigolent et me font comprendre avec bien des difficults linguistiques que la route de ma carte est devenue une autoroute que je ne peux emprunter. Cela en est trop et je blasphme contre lÕInstitut gographique national qui a os vendre cette carte avec le millsime 2002.
Je fulmine et nÕai pas dÕautre choix que de rentrer Istanbul, vu lÕheure tardive.
Ce nÕest pas la fin des ennuis pour cette journe maudite. JÕai subir un norme bouchon dÕune vingtaine de kilomtres sur la route du littoral. Les automobiles, roulant au pas, ne me laissent aucune possibilit de passage. Il nÕy a pas de trottoir que je pourrai emprunter et je dois patienter en respirant les gaz dÕchappement.
Quatre-vingt-cinq kilomtres de galre, non prvus, dans mon road-book. CÕest dcid, demain je pars en train pour mÕloigner un peu du flot automobile. Que nÕai-je connu Istanbul au temps o elle se nommait encore Constantinople.
LÕhtelier est surpris et redonne la cl de Ē ma Č chambre. Il semble pein de la msaventure et me donne de quoi nettoyer les plaies lgres.
Je suis fatigu. Les danses orientales me direz-vous? Eh, bien ! Elles se feront sans moi, ce soir.
Lundi 19 mai 2003 : Istanbul Š
Kirklareli en train et vlo. 67 km
09h30 Š Le train, au coup de sifflet, part lÕheure. Il mÕloigne dÕIstanbul en longeant la mer de Marmara. JÕadmire une dernire fois la ribambelle de navires attendant le passage oblig du Bosphore pour rejoindre la Mer Noire.
Destination, LLLEBURGAZ o je pense rencontrer des conditions de route meilleures. Je nÕai pas la sensation de triche. Le crochet que je mÕimpose avec dÕautres kilomtres parcourir sera sensiblement identique. Je ne suis pas du genre risquer ma peau pour une question dÕamour-propre mal compris.
Le contrleur du train mÕarnaque en me demandant un supplment pour le vlo, alors quÕ la gare, le guichetier mÕavait assur de la gratuit. Je me fais traduire par un passager du compartiment qui prend ma dfense, il modifie son argument en disant que ce sont les sacoches qui justifient le supplment. Le ton monte et craignant des complications je lui donne la somme de trois millions de LT, qui heureusement aprs conversion, ne reprsentent plus que deux euros. Il rechigne me fournir un reu.
Mon vlo est lest des lourdes sacoches. En pleine chaleur, jÕapprhende le pdalage, mais je nÕai gure dÕautre solution que de rouler en mÕabreuvant et en me protgeant dÕune casquette. Je vais en direction du nord, vers Pinarishar. Avisant une cabine, ma carte France Tlcom ne fonctionne pas, contrairement ce qui est affirm sur la documentation. Cela me fait mal de dpenser des millions pour utiliser les cartes locales. En euros cÕest peu, mais sur le plan psychologique, cÕest dsastreux.
Le boucher restaurateur du petit village de TURKATBEY a envie de me faire plaisir et me sert trois tranches dÕun excellent steak de bĻuf accompagn dÕune plantureuse salade compose. Les lgumes de saison, concombres, tomates, poivrons sont recouverts de fromage de brebis (fta) et dÕolives noires dlicieuses. La gamine espigle, petite fille du patron, essaye dÕengager la conversation. Maudite soit la barrire linguistique. Elle a pourtant plein de choses me raconter. Son prnom : Irmak. Je la taquine en le lui faisant rpter plusieurs fois. Je sors ma camra pour la filmer dans son improvisation de danse. Elle est heureuse de se revoir dans le viseur du camscope et nous sommes en peu de temps devenus de vrais amis. En quittant cette famille, nous faisons la photo souvenir devant la maison.
Les pentes svres en direction de KIRKLARELI se succdent. Je peine et aimerais dans ces moments abandonner la moiti de mon chargement sur le bas-ct.
La rgion est truffe de casernes. Les militaires au son des cuivres et des percussions chantent en prvision dÕun futur dfil. La proximit de la Bulgarie, pas trs amie, explique sans doute la concentration de troupes en ces lieux. Si la Turquie entre dans le giron europen, nous aurons au moins une arme rpute dispositionÉ
Ce soir, dans un dner-kebab, je gote au fameux yoghourt bulgare. Mais non ! cÕest une spcialit turque, mÕaffirme le patron Š nettement meilleur ici de ce ct de la frontire. A peine chauvin, le gargotier.
Je mÕoffre une glace italienne et envoie mon second message au cybercentre local.
Mardi 20 mai 2003 : de KIRKLARELI
BURGAS (Bulgarie). 104 km
AujourdÕhui, je vais franchir la frontire МАЛКО ТЬРНОВО, ou si vous prfrez Malko Tărnovo. Ah ! Il va falloir en plus de lÕorientation, me reprer avec lÕcriture cyrillique. Ce sont deux moines grecs, Cyrille et Mthode qui ont invent cet alphabet, repris ensuite par la Russie. Il ne faut surtout pas dire ici que les Bulgares crivent en russe.
A quelques kilomtres de la frontire, je bavarde avec des ouvriers qui enlvent un panneau Ē chanes obligatoires Č. Par cette temprature caniculaire, il est grand temps.
Ils proposent de me prendre bord et de rejoindre le poste des douaniers quÕils connaissent. Ē Faites attention aux Bulgares Č me conseillent-ils, quÕils considrent ici comme des brigands. Bien mÕen a pris dÕaccepter la proposition, car les formalits sont abrges de ce ct turc. Je vais rester une bonne heure devant le poste faire une rparation de fortune, mon porte-bagages arrire ayant cd.
Les douaniers et policiers bulgares se montrent tatillons. Six contrles successifs et chaque fois les mmes questions : Ē DÕo venez-vous ? O allez-vous ? Que comptez-vous faire dans notre pays ? Possdez-vous des armes, etc.É Quand je dsire changer mon argent turc contre la monnaie bulgare, on me fait un Ē niet Č de dgot en hochant la tte de haut en bas. Cela aussi je vais devoir mÕy faire. Je le savais, mais cela cre toujours des quiproquos, le temps de raliser que cÕest le contraire de notre habitude. Ici pour dire oui, il faut hocher horizontalement du chef. JÕaurai souvent des hsitations, quand par la suite, je demanderai confirmation de ma route.
Le flic de service me refuse le retour au poste turc voisin pour changer ma monnaie. Je nÕai pas dÕargent bulgare, seule ma carte bancaire et quelques euros en poche. JÕespre pouvoir arriver sans encombre BURGAS ( БУРГАС ) pour trouver un distribanque. On mÕavait dconseill Strasbourg de prendre une bonne quantit dÕeuros cause de lÕinscurit. CÕest peut-tre vrai dans les grandes villes, comme partout dans le monde, dÕailleurs, mais ici, jusquÕ prsent je nÕai jamais stress. Je regrette de nÕavoir pas plus dÕargent liquide.
Ayant lu le livre dÕun crivain alsacien sur le Danube, je nÕai pas t surpris de voir le douanier mÕinviter tremper mon vlo dans une fosse pour dtruire tous les mauvais germes agglutins sur mes pneus. JÕai retenu un fou rire quand je lui ai demand si je pouvais aussi purifier lÕme du cycliste. Il ne comprenait pas le franais et cela valait sans doute mieux. LÕhumour avec les gabelous est souvent mal peru. Je rencontrerai par la suite assez dÕglises catholiques ou orthodoxes pour rgler mon problme dÕhbergement au purgatoire.
A Burgas, lÕhtel Primoretz indiqu par le guide du routard se rvle une bonne adresse. Le grand port industriel nÕempche pas la ville de rester agrable.
La route aujourdÕhui prsentait un relief semblable aux Vosges et la moyenne de 13kmh. indique bien les difficults rencontres. Mon compteur affiche 104km. Les fatigues et ennuis de la journe se font sentir, le sommeil me gagne.
Mercredi 21 mai 2003 : Burgas Š Nessebar.
40 km
A la sortie de la ville, jÕexplique mon problme de porte-bagages cass un vendeur dÕaccessoires automobiles. Il confie le magasin son pouse et mÕamne son ami rparateur de voitures.
Sance tenante, ce dernier dmonte le vlo, confectionne deux pattes, les soude avec des renforts et remonte le tout avec dextrit. CÕest un ancien mcano de marine qui a fait plusieurs fois le tour du monde et sÕest fix ici avant la retraite. Pour tout paiement, il accepte deux bires et se dit heureux de mÕavoir rendu service. Voil encore une joie du voyage indpendant : rencontrer des gens prts tout lcher dans leur activit pour vous faire plaisir.
La route longe lÕaroport. En plus des avions des compagnies, jÕaperois lÕcart quelques gros porteurs amricains. Tiens, tiens, est-ce en rapport avec le conflit irakien ?
Etape obligatoire sur la presquÕle de NESSEBAR ( НЕСЕБЬР ) classe au patrimoine mondial de lÕUNESCO. Ce petit village, port de pche, est dit aux quarante glises. Je ne les ai pas comptes, mais cÕest vrai quÕil y a beaucoup de vestiges.
Je vais dormir chez Elna, la vieille institutrice parlant bien le franais appris dans son jeune temps une poque o on apprenait notre langue en priorit. Elle me donne un cours sur les peuplades qui sont passes dans lÕhistoire de ce site. Avant les touristes, Nessebar a t visite par les Thraces, Romains, Grecs et Turcs et jÕen oublie. Elle est fire de me citer notre 14 juillet, de chanter la Marseillaise pour terminer par Ē Gentille alouette Č. Pour un peu sur la lance, elle va me faire une interrogation crite.
Ce lieu est frquent par les touristes russes et bulgares. Beaucoup affichent ostensiblement leur niveau de vie en roulant dans des Mercds, haut de gamme, les femmes paradent, pendant que les hommes rient grassement de plaisanteries qui me sont hermtiques.
Bon ! Il est possible de trouver des gens plus abordables. La rencontre avec un artiste dans son atelier, sur sa technique de peinture lÕhuile au couteau mÕoccupe la soire.
Jeudi 22 mai 2003 : Nessebar Š Varna .
104 km
Je file maintenant sur le Nice bulgare quÕest la ville de VARNA ( ВАРНА ).
La chaleur est torride, peu dÕombrage. Les ctes sont raides et se suivent alors que dÕaprs la carte, peu dtaille il est vrai, je pensais suivre le bord de mer.
Dans la longue fort prcdant Varna, les demoiselles aguichent les automobilistes. Elles ont dlimit leur emplacement : un kilomtre dÕespace dÕaprs mon compteur de vlo. Par endroits, on peut apercevoir un Ē mac Č surveillant son troupeau au volant de sa puissante BMW. Pas un regard sur le cycliste qui trane sa misre 20 km/h. La clientle des nouveaux riches de lÕre postcommuniste est plus sduisante semble-t-il.
La station balnaire de Varna est certes trs belle, mais hors de prix. Refusant de payer lÕquivalent du SMIC bulgare pour passer la nuit ici, je me laisse tenter par un rabatteur qui mÕamne dans un appartement peine propre. Je vais le regretter, mais cette heure tardive, je nÕavais plus vraiment le choix.
Vendredi 23 mai 2003 : Varna Š Ruse en
train
Il est sept heures du matin et je me fais proprement mettre la porte de ce minable logement, sans petit djeuner, alors que la veille il tait compris dans le prix. A quoi bon le signaler la police, puisque lÕadresse nÕest pas accrdite par le bureau Ē Balkantourist Č.
La pluie, qui nÕa cess de la nuit, redouble de violence, je baisse la tte sous les lments dchans. Je prends la dcision de rejoindre, par le train, la ville de RUSE ( РУСЕ ). Plusieurs raisons cela : la route vers Silistra prsente un fort relief, la circulation vers la Roumanie y est intense et enfin jÕai hte dÕarriver au plus vite sur les bords du Danube.
A la gare, jÕai la chance de rencontrer, au guichet des renseignements, une femme parlant un excellent franais. Elle prend en charge lÕenregistrement du vlo. Tous les ans, des cheminots de chez nous sont invits et cÕest elle qui les guide dans son pays.
Quatre heures de train la vitesse dÕun tortillard et me voil Ruse. Je fais la connaissance dÕune tudiante amricaine dÕorigine chinoise qui descend aussi. Nous nous aidons transporter nos bagages. Elle parle plusieurs langues et me dit visiter tous les ans quelques pays dÕEurope. Elle doit continuer sur Bucarest avant de rejoindre Paris pour reprendre un avion destination de Minneapolis.
Disposant de deux heures pour sa correspondance, elle mÕamne dans le centre de Ruse et mÕoffre un repas avec le restant de ses lev, quÕelle ne pourra changer en Roumanie.
Au bureau du Ē Dunavtours Č, je me renseigne sur les possibilits de loger chez lÕhabitant. Ici aussi, les htels sont assez chers et je ne me sens pas en phase avec les clients. Je vais atterrir dans un immeuble o je dois grimper le vlo au troisime tage sans ascenseur. La dame ge se montre trs serviable. Je suis lÕaise et aprs une bonne douche, je pars reconnatre la ville pied.
Prenant un verre sur une terrasse du chic boulevard Alexandrovska, je suis attir par des cris provenant dÕun rassemblement de jeunes qui chantent et hurlent en tendant le poing sur les marches dÕun grand monument. La serveuse essaye de me faire comprendre quÕil y a une manifestation dÕtudiants. Je ne saisis pas trs bien le sens. On me dit partout quand je demande la signification de ce mouvement : Ē Kirille, kirille, kirille Č. Les filles ont un bouquet de fleurs la main et certaines portent des robes longues de soire pour aller au bal dans le grand htel RIGA. JÕaurai lÕexplication le lendemain par un voisin hollandais de ma chambre qui me dit que le 24 mai, on clbre partout en Bulgarie, et particulirement dans cette ville universitaire, la fte de lÕEcriture en hommage aux inventeurs de lÕalphabet cyrillique, dj cits, Cyrille et Mthode. JÕaurais d y penser, puisque cÕest crit dans mes notes. Je mÕen veux de ne pas avoir eu avec moi le camscope, la veille au soir.
Samedi 24 mai 2003 : Ruse Š Svitov. 106
km
Avant de prendre la route, jÕachte une carte de la Bulgarie en caractres cyrilliques que je place en parallle avec la mienne afin de mieux lire les panneaux routiers. Le but est dÕatteindre SVISTOF ( СВИЩОВ ) que lÕon prononce Schvistoff. Rien nÕest simple, mais on y arrive.
Comme les jours prcdents, la chaleur lourde mÕest pnible. Malgr le lger vent de dos, je peine. Tous les dix kilomtres, je mÕoblige marcher pour activer la circulation du sang. Mes pieds sont de plus en plus douloureux au niveau des pdales. Les crampes ne vont pas tarder. A proximit du but, un violent orage se dchane, les clairs zbrent le ciel en continu. LÕeau ruisselle sur le macadam, je me mfie de la chute. Aprs mÕtre abrit, au plus gros de la tornade, dans une station service, je me prsente la rception du seul htel, tremp des pieds la tte, un peu honteux de ma tenue, mais les clients mÕapplaudissent et tout se termine dans la bonne humeur.
La rceptionniste, gentille, me facture le prix rserv aux Bulgares et non celui des touristes trangers. Je lui en suis reconnaissant et offre ainsi quÕ sa patronne de petits cadeaux. Aprs le repas, je serai invit boire un th en leur compagnie. Nous parlons un peu en franais de nos pays respectifs. Le Danube en contrebas de lÕhtel est immense et majestueux. Dire que nous allons nous ctoyer jusquÕ la source distante de 2370 km
Dimanche
25 mai 2003 : Svistov Š Zagrazden. 95 km.
Le temps est morose, la pluie ne va pas tarder. Les routes sont infectes et les dversements de boue cachent des trous profonds. JÕai peur de voiler mes roues ; au pire de casser les jantes.
LÕair sent bon la fleur dÕaubpine et lÕacacia. Du haut des poteaux lectriques, les cigognes dans leur nid claqutent (ou craqutent) mon approche.
JÕapprends quelques mots de politesse avec les villageois qui je demande la confirmation de mon chemin : Dobro outro, bonjour Š Blagodaria, merci Š Dovijdan, au revoir. CÕest peu de choses, mais cela facilite le contact.
A la hauteur de Nikopol, sur la rive roumaine qui fait face, un grand complexe chimique dverse ses fumes jaunes. LÕherbe cet endroit est rabougrie et je plains les habitants obligs de respirer cet air nausabond. LÕcologie est encore un luxe rserv aux pays riches.
Contrairement mes notes, lÕhbergement est impossible GULJANCI ( ГУЛЯЦИ ).
Je vais devoir faire 17 bornes de plus pour trouver au bord du Danube un trs beau motel Zagrazden ( Заґражден ). JÕai un doute quant au prix de la chambre. A la rception, on mÕa dit vingt leva, environ dix euros, ce qui est bon march pour la qualit du gte. Au moment de payer aprs avoir pris ma douche, on me dit Ē Non, cÕest vingt euros car vous tes tranger et on le dit dans la monnaie de votre pays. Č La prochaine fois, je me le ferai crire. De toute faon le prix est raisonnable pour les Occidentaux.
Le repas est base de poisson. Il a t pch dans la journe, pesait dans les trente kilos. Cela pourrait tre de lÕesturgeon ? Bien cuisin avec pour boisson la bire nationale, la Kamonitze, je me sens de bonne humeur. La promenade digestive, le long du Danube, en regardant passer les bateaux des croisiristes, me fait dire que je suis un privilgi, ce soir-l.
Lundi
26 mai 2003 : Zagrazden Š Kozloduj. 104 km.
Avant de quitter le motel, mon vlo a besoin dÕun peu dÕentretien. Dcrasser la chane, nettoyer le drailleur et huiler le tout, va me prendre une bonne demi-heure. JÕutilise les gants en latex, cela mÕvite le lavabo et mes mains restent assez propres pour ensuite prendre le petit djeuner pantagrulique fourni par le patron qui profite de la saison calme pour enfiler une tenue de maon. Entre manuels, il y a de la solidaritÉ
La route que jÕemprunte est dans un tat pitoyable. Les pluies diluviennes de la veille ont amen des coules de boue. Dire quÕil va falloir traverser ce cloaque. Les champs de chaque ct sont inonds. La terre colle mes semelles, les roues sont bloques par la terre qui se loge entre le garde-boue et le pneu. Ensuite, je dois slalomer pour ne pas tomber dans les trous profonds, ne pas draper sur la boue glissante. Il me faut aussi calculer mon avance lorsquÕun vhicule arrive pour ne pas subir une aspersion dsagrable. Heureusement, beaucoup de paysans se dplacent en carrioles tires par des nes ou des chevaux.
Je stoppe une fontaine pour rincer sommairement mes chaussures cyclistes. La couleur des belles socquettes aux inscriptions des Randonneurs de Strasbourg a vir du blanc lÕocre.
Ren Herse, le couturier du cycle parisien, crateur de ma monture dans les annes soixante-dix, doit se retourner dans la tombe de voir ainsi maltraite cette belle randonneuse.
Maintenant, ce ne sont que des montes rendues pnibles par les pourcentages effrayants. Je suis souvent oblig de mettre pied terre. Les descentes tout aussi vertigineuses ne mÕautorisent pas laisser aller en roue libre. Je dois constamment en alternance freiner de lÕavant et de lÕarrire pour ne pas trop chauffer les jantes. Il faut anticiper sans cesse les trajectoires pour viter de voir le vlo exploser dans des saignes profondes de trente centimtres ( jÕai mesur ).
Je ne me plains pas dÕtre ici, les chappes sur la Roumanie et le Danube frontalier sont merveilleuses. Il ne faut pas y voir l un fleuve aux rives bien nettes. JÕaperois de nombreux bras avec des lots de verdure o les oiseaux viennent se reproduire. JÕimagine les mariniers attentifs au trac pour viter les vicieux bancs de sable fleur dÕeau.
Il mÕarrive de saluer, dÕun simple Ē Dobar den Č (bonjour, en milieu de journe). les gardiens des troupeaux de vaches ou de moutons. Certains jouent de la flte ou de lÕocarina. Ils mÕaccordent la permission de les filmer sans difficult. Cela agrmentera la bande musicale pour le montage que je vais faire au retour.
La rencontre avec un Bulgare ayant travaill en rgion parisienne est aussi lÕoccasion de lÕinterviewer. Il me dit avoir travaill au noir en France, ne pouvant pas obtenir de permis de sjour. Mais le mal du pays a t le plus fort et quand il a eu assez dÕargent, il a achet une voiture Peugeot et est revenu dans son foyer auprs de sa femme et de son enfant.
Je nÕai pas t inspir de vouloir faire tape KOZLODUJ ( НОЗЛОДУЙ ). Le seul htel libre est un palace local proximit de la centrale atomique qui a fait parler dÕelle, il y a une dizaine dÕannes, pour des fuites radioactives. CÕest a, ou bien aller planter la tente dans la nature avec le risque de recevoir une belle douche sous lÕorage quotidien. JÕopte pour la premire solution en esprant que la centrale ne rayonnera pas autour cette nuit.
Mardi 27 mai 2003 : Kozloduj Š Arcar. 71
km
Les grimpettes de cette nouvelle journe commencent atteindre mon moral. La rcupration physique est plus lente avec les annes. Je reste malgr tout optimiste. Simplement, il va falloir envisager une journe de repos de temps autre.
A midi, pendant la pause djeuner, je vois dbarquer un couple affubl comme pour tourner un film US la gloire des Ē Engels Č dbarquant Sturgis dans le Wyoming. Tous les deux, Hollandais avec, chacun, chacune, une belle moto Harley Davidson dont je nÕose rver. Je les invite ma table et nous changeons nos impressions devant un verre de Chardonnay bulgare. Ils aiment la France, ont une maison de vacances dans la Creuse et font avant la proche retraite, un grand tour dÕEurope. Babas cool jusquÕ la caricature, ils repartent assez rapidement pour rejoindre le ferry-boat qui va les faire passer de Bulgarie en Roumanie. Avec un grand salut amical pour le Ē french cyclist Č qui termine son caf.
Avant la ville de Vidin, je trouve une station-service Arcar ( Арчар ). Comme il y a des chambres pour les conducteurs de passage, je dcide de stopper ici afin de profiter de la fin de journe pour nettoyer mon vlo qui en a bien besoin. On me prte un jet, une ponge et ma monture reluit nouveau. Je la rentre dans la chambre, comme tous les soirs, par crainte du vol. La bicyclette, ici, est un luxe.
Mercredi 28 mai 2003 : Arcar Š Calafat (
Roumanie ). 77 km
Il me reste en poche quatre leva (2 euros). LÕinquitude me gagne. Et si je ne trouve pas de banque pour obtenir des euros ? Je nÕai plus quÕ esprer arriver VIDIN ( ВИДИН ), distante de 25 km sans avoir trop faim. Je ne peux mÕoffrir un petit djeuner, faute dÕargent.
Je regarde peine les beaux quartiers de Vidin, la touristique. La recherche dÕune banque est primordiale. Au second tablissement, je rencontre une employe qui daigne mÕcouter, elle est contente de parler un peu le franais.
Je lui demande des euros, car les leva bulgares ne me seront dÕaucune utilit, devant passer dans la journe en Serbie. Ce pays me refusera certainement de prendre les devises bulgares. Elle me dit quÕil ne lui est pas possible de dlivrer des euros. Je nÕai plus dÕargent liquide et il me faut trouver une solution. Bon, elle va longuement discuter avec son suprieur et me dit de faire un retrait au distributeur extrieur et de revenir la voir. Ce que je fais sans trop comprendre o elle veut en venir. Devant la longue file des clients, je nÕose demander plus dÕexplications. En retournant son guichet, elle me dirige vers la caisse ou on mÕa dj prpar des euros. JÕai envie de lÕembrasser. Je ne suis plus un clochard et du coup, je mÕachte deux petits pains fourrs au fromage de brebis. CÕest une spcialit bulgare et je les trouve plus dlicieux que dÕhabitude.
Tout va pour le mieux. Je vais un peu filmer la ville, sa belle cathdrale orthodoxe, les rues pitonnes aux nombreuses terrasses o se prlassent les touristes. Le Saint-Tropez bulgare, quoi ! Avant de partir vers la frontire serbe, jÕenvoie quelques cartes de la Poste Centrale. Mon vlo est admir par les jeunes du quartier qui voudraient bien lÕessayer.
La route vers Negotin distante de quarante-quatre kilomtres est monotone. La canicule rend pnible la grimpe des collines fort pourcentage. Mes pieds sont bouillants, je dois mÕarrter pour les masser, tant la douleur se fait sentir.
Le passage en douane se fait sans problme, ct bulgare. Les policiers et douaniers sont trs aimables ici.
Un peu plus loin, les fonctionnaires serbes mÕattendent et commencent feuilleter, page aprs page, mon passeport empli de nombreux cachets. Ē Kein visa, zuruck Č. JÕai compris, pas de visa, donc demi-tour. Je leur sors le document du ministre des Affaires trangres, spcifiant que je peux obtenir un Ē tourist pass Č contre la somme de six euros, valable un mois. Ils me rigolent au nez et me demandent soixante-cinq euros, me donnent une heure pour aller retirer de lÕargent une banque de Negotin, le premier village serbe 11 km Ils veulent garder mon vlo en otage et me disent de prendre un taxi pour faire lÕaller et retour. Devant mon refus, pour ce que je considre comme un bakchich inacceptable, un policier sort de son bureau et mÕengueule sans que je comprenne. Je retiens quelques mots, comme Lance Amstrong, zuruck Sofia. Il se fout de moi et je lui fais le geste du demi-tour en disant Romania. Pour un peu, je lui ferai un bras dÕhonneur, mais il vaut mieux adopter un profil bas. Les policiers bulgares ne sont nullement tonns de me revoir, jÕai lÕimpression quÕils nÕaiment pas les Serbes. Ils me disent peu prs : Ē Yougoslavie, communiste, nicht gut Č.
Un commerant bulgare propose de me ramener avec sa camionnette sur Vidin dÕo, je vais pouvoir prendre un ferry-boat qui fait la navette sur le Danube avec la ville de Calafat en Roumanie. JÕai hte dÕy arriver avant la nuit et jÕaccepte.
Aprs les formalits, le douanier me dit de foncer lÕembarcadre. Je serai le dernier passager, de justesse. Le Danube fait au moins deux kilomtres de large, cÕest impressionnant. Sur la rive gauche, je suis maintenant chez les Roumains. Accueil chaleureux, contrairement aux apprciations du guide du routard qui juge dfavorablement les douanes de ce pays. Ē Bienvenue en Roumanie Č me dit lÕofficier de police en remplissant mon bidon dÕeau et en me guidant vers le bureau de change. La dvaluation est galopante. En 2001, on obtenait 22.000 lei pour un euro et aujourdÕhui on obtient 35700 lei. Le seul htel, immense immeuble lÕarchitecture stalinienne construit sur la colline, me fait un peu peur. Il nÕy a pas le choix, mais les prix sont raisonnables pour nous autres occidentaux.
DÕun seul coup, je ressens une grande lassitude. CÕest le rsultat des contrarits de la journe et je me filme au camscope en lchant mon ressentiment contre les flics serbes de Negotin.
Le gros orage quotidien clate. De la fentre, bien lÕabri, je savoure le spectacle du Danube, couvert de vaguelettes blanches.
Vers vingt-trois heures, une sono au restaurant de lÕhtel me rveille dans mon premier sommeil. Je peste et me rhabille pour aller voir ce quÕil en est. Trois jeunes musiciens rptent les airs quÕils joueront pour les touristes censs venir cet t. Je sympathise et enregistre le folklore et autres airs contemporains. Les mlodies sont envotantes. La voix chaude du chanteur trouble ses belles copines prsentes. Je suis bien moins fatigu et apprcie la soire qui se prolonge devant une bire offerte.
Jeudi 29 mai 2003 : Calafat Š Dobretat
Turnu Severin. 105 km
La nuit fut courte, jÕai mal aux cheveux et jÕai envie de faire la grasse matine.La premire impression en partant sur les routes roumaines ce matin est quÕ vlo, je vais tre mieux pour pdaler. Le revtement est excellent dans cette rgion. Les gens sont plus ouverts quÕen Bulgarie. Je rencontre bien moins de chauffeurs kamikazes. CÕest agrable.
Je ctoie de nombreux paysans vaquant leurs travaux des champs. Les carrioles charges de foin sont lgion et au passage, il y a toujours un geste amical. CÕest nouveau et cela fait plaisir. Je rencontre aussi des Roms reconnaissables leur teint mat.
La carte routire mÕindique un monastre Maglavit. Le dtour de quatre kilomtres travers la fort sur un chemin sablonneux mÕamne une btisse de bton. La restauration de lÕglise est catastrophique, je suis du. Un religieux mÕaborde en faisant un signe de bndiction. Son premier mot en glissant son pouce contre lÕindex est Ē Bank Č. Gonfl, le moine en guise dÕaccueil. Je tourne les talons en disant : No money et mÕloigne. Rattrap sur le chemin par la charrette dÕune famille rom, je salue lÕquipage. Les femmes me taquinent gentiment. On finit par faire un peu de film au camscope dans la bonne humeur. Cela ne ressemble pas aux voleurs de poules quÕon dcrit chez nous. Mais, allez savoir, ils sont mal vus en tout cas par les Roumains sdentaires.
LÕarchitecture des maisons est diffrente dÕavec la Bulgarie. Elles sont un peu plus petites, mais ont plus de caractre. Dans les villages, le long des rues, des plantations de patates remplacent les fleurs dans les massifs. Les vieux devisent, assis sur des bancs, adosss contre le mur. Ils me font de petits signes amicaux. Aussi beaucoup de gardiennes dÕoies, dÕenfants surveillant une vache ou un cheval la pture. Ce ct rural me rveille des souvenirs de jeunesse, quand la France ne ressemblait pas la campagne monotone des champs de mas. JÕapprcie beaucoup lÕatmosphre.
Arriv Dobreta Turnu Severin, je suis dirig par un passant sur le seul hbergement prix moyen. Une grande tour affreuse, cÕest lÕhtel dÕtat de lÕpoque Caucescu. Les vigiles lÕentre sont obsquieux et me proposent de garder toute la nuit mon vlo. Je les vois venir, trop polis pour tre honntes. Je sais que je nÕaurai la tranquillit dÕesprit quÕen glissant un billet.
Vendredi 30 mai 2003 : Dobreta Turnu
Severin Š Orsova. 33 km
Comme les autres clients de la salle de restauration, jÕattends prs dÕune heure pour me faire servir par une employe revche qui se moque de son service. On entend ses clats de voix lÕoffice et ses yeux balancent des clairs de colre aux voyageurs qui osent rclamer. On nÕefface pas, du jour au lendemain, les mauvaises habitudes du fonctionnariat sovitique.
JÕai le droit de choisir sur la carte, dans la limite de 100.000 lei, lÕquivalent de 2,5 euros. Chaque plat est dcrit minutieusement. Exemple : omelette, deux Ļufs= 50 grammes. Matire grasse= 5 g. Pain, 1 tranche= 30 g, etc. Mes dmls avec la serveuse, quand elle me rclame un euro, sans doute son pourboire, mriteraient une page spciale. Je vous en fais grce, sachez seulement quÕil mÕa fallu faire appel la direction de lÕhtel pour rgler ce litige mon avantage. Ah, mais !
La route sinueuse en direction dÕOrsova et des Portes de Fer est magnifique. Le Danube en contrebas est toujours aussi impressionnant. Les immenses trains de pniches paraissent ridiculement petits mon altitude. JÕarrive au clbre barrage hydrolectrique lev en commun par les Roumains et les Yougoslaves. Je nÕose le filmer, il y a des miradors avec des militaires. Endroit hautement stratgique, alors pas de provocation avec les ennuis qui en dcouleraient forcment. CÕest aussi un lieu de passage pour entrer dans la nouvelle Serbie Montngro. La curiosit me pousse demander combien dÕeuros il me faudrait sortir de mon porte-monnaie pour avoir le fameux tourist-pass. Le douanier me dit, six euros. JÕen dduis quÕ Ngotin, jÕavais affaire des policiers vreux. Quand la rancune vous tient ! Tant pis, je ne reverrai pas Belgrade o jÕtais pass avec un groupe de jeunes normands en 1954, lÕge de 19 ans. Je me souviens encore dÕy avoir vu dfiler le prsident Tito en compagnie de lÕempereur dÕEthiopie, Hal Slassi. CÕest loin tout a !
Orsova nÕest pas trs loign des Portes de Fer, mais je nÕirai pas aux clbres gorges. LÕaller et retour de cent kilomtres. est trop long, le seul hbergement possible est tenu par des privs et semble sous le contrle de mafieux locaux dsagrables. NÕayant pas envie de mÕterniser dans ce secteur, malgr la beaut du site et ayant pris un peu de retard sur mon planning cause de lÕintermde yougoslave, je me dcide prendre le seul train qui autorise le transport des vlos. Seul ennui il est deux heures du matin.
Samedi 31 mai 2003 : Orsova Š Sgezed (
Hongrie ). 103 km
LÕemploye de la gare, moiti endormie comme moi, maugre pour enregistrer le vlo. Elle ne veut pas me dlivrer de ticket pour aller jusquÕ Arad et me dit dÕen prendre un autre TIMISOARA o je dois changer.
Il y a trois catgories de trains : les rapides ne prenant pas les bagages, les Ē acclrators Č correspondant nos express et enfin les Ē personnals Č qui sont nos omnibus.
Je vais voyager dans cette dernire catgorie. Ayant pas mal roul ma bosse, dans des conditions souvent difficiles, je mÕadapte aux conditions dÕhygine qui donneraient le haut-le- cĻur pas mal de mes compatriotes. Compartiments aux parois et siges couverts dÕune crasse paisse, vitres sales ou casses, odeur des toilettes ne ncessitant pas de signalisation pour sÕy rendre. Mais le prix des transports ferroviaires est cadeau, alors !
A Timisoara, je nÕai que dix minutes pour attraper la correspondance sur ARAD. LÕaffluence aux guichets ne me permettra pas dÕtre dans les temps et grce un employ qui parlemente avec le chef de train, je russis embarquer sans titre de transport. Au moment du contrle, et voulant rgler mon voyage, il me fait signe discrtement de ranger mon porte-monnaie et mÕinvite le suivre dans son compartiment personnel. Il entre dans des explications laborieuses auxquelles je ne comprends pas grand-chose. JÕai un clair de lucidit et sors un billet de quelques milliers de lei. Son visage sÕclaire et il enfile sans scrupule la coupure dans sa poche de pantalon. Tout le monde est gagnant, sauf les chemins de fer roumains.
Je roule maintenant sur une chausse en parfait tat. Le macadam frachement pos est sans dfaut. Je suis orient plein ouest en direction de la frontire hongroise. Une longue file de voitures attend au poste de contrle, mais le cycliste que je suis a la chance dÕtre invit doubler sans attendre, par le douanier qui me dit son admiration pour ma belle bicyclette. Enfin ! un connaisseur en matriel de vloÉ
Me voil en Hongrie. Cas de conscience : un panneau mÕindique lÕinterdiction de passage aux vlos et vhicules agricoles. LÕalternative de prendre le chemin de terre dfonc nÕest pas envisageable. Je vais au-devant dÕune patrouille de policiers motards et tente de leur expliquer ma situation. Ils me demandent mon passeport, je crains lÕamende. Ils sourient et me disent mon nom : Jean ALBERT, JALABERT ? Etonnant je nÕavais jamais fait le rapprochement phontique avec le coureur cycliste. JÕai le feu vert pour continuer, aprs avoir reu des consignes de prudence. Je leur montre mon casque, mon carteur de danger et mon rtroviseur de guidon, histoire de leur faire comprendre que la scurit vlo, je connais.
Quel choc en pntrant dans SZEGED. Cette ville entirement dtruite par une inondation de la Tisza en 1879 a t reconstruite par des dons venant dÕun grand nombre de nations europennes. La varit, la richesse de lÕarchitecture, lÕquilibre donnent une harmonie que je ne me lasse pas dÕadmirer. LÕanimation de toute une jeunesse estudiantine ajoute au charme.
La Ē Familia Panzi Č, est une bonne adresse. Belle demeure situe quelques encablures du centre, dans un quartier bourgeois, elle reoit beaucoup de jeunes de diverses nationalits. Leur curiosit sur mon vlo mÕamuse. Le papi, que je reprsente leurs yeux, les intrigue et je me vois oblig de rpondre aux questions quÕils se posent sur le sens de mon voyage :
Oui, je suis heureux la maison. Non, je nÕai pas de problme de retrait. Oui, je me sens encore dÕge accomplir des rves. Oui, la soif de dcouvrir le monde me tenaille toujours.
A dire vrai, il reste peu de temps pour lÕaccomplissement de toutes ces envies. Carpe diem ! leur dirai-je pour conclure.
Isabelle, la rceptionniste de la pension, est heureuse de parler en franais. Elle me rcite le pome de Paul Verlaine que je place ici pour la beaut du texte :
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon cĻur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffoquant
Et blme quand
Sonne l'heure,
JE ME SOUVIENS
Des jours anciens
Et je pleure.
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
De , de l,
Pareil la
Feuille morte
Aprs elle, je marque un point et me retrouve galit, en lui apprenant que les premires lignes de ce pome, balances sur les ondes, la radio britannique BBC, le 6 juin 1944. taient le signal attendu pour le dbarquement des forces allies en Normandie. Mais ceci est une autre histoire, vcue bien avant sa naissance.
Dimanche 1er juin 2003 Š Jour
du Seigneur et jour de repos.
Quelle lgret dÕatmosphre ce matin. Le petit djeuner pris la pension dans une belle salle cossue, au dcor OLD BRITISH, est un vrai moment de bonheur. La vieille dame prpose lÕoffice prpare ses pensionnaires des crpes sales fourres la viande et aux champignons que lÕon appelle ici des Hortobgyi palacsinta ( merci, le Routard ). Les effluves dÕoignons frits et dÕĻufs brouills sÕchappent de la cuisine. Je mÕimagine volontiers dans un roman dÕAgatha Christie. Ē Dsirez-vous une touche de paprika ? Š Non, merci, jÕai la bouche en feu, mais je reprendrai bien une tasse de votre excellent arabica Č (avec le petit doigt relev, pour faire distingu).
Parti pied la dcouverte, jÕarrive sur une grande place carre encadre dÕune galerie orne des bustes dÕhommes qui ont fait lÕhistoire de la nation hongroise. Ainsi prs du compositeur Bela BARTOK, je dcouvre un ALBERT qui sÕest illustr par des travaux sur la vitamine C. Et dire quÕelle est consomme par les cyclistes. Je remercie en pense, un peu tardivement il est vrai, ce lointain cousin pour sa recherche.
La belle glise adjacente voit affluer les fidles venant assister la grand-messe. Je mÕengage derrire eux et avec ma camra, me dirige illico presto la sacristie pour demander lÕautorisation de filmer. Je prcise : cÕest cause de la chorale et pour lÕorgue prestigieux. Permission accorde. Cet instrument, aux 9040 tuyaux, troisime dÕEurope ce que jÕai lu, rend merveille. LÕacoustique est parfaite. Je sens lÕmotion me gagner et jÕai du mal retenir les larmes.
JÕai encore l, matire raliser un bon montage au retour. Je suis satisfait de ma sortie.
Au retour la pension, mon linge est lav, mes sacoches remises en ordre. Aprs cette journe de repos, le tonus est l pour aborder la suite du parcours qui me fera retrouver le Danube vers Budapest.
Lundi 2 juin
2003 : Szeged Š Dunavecse. 137 km
Je quitte regret cette belle ville de Szeged. La route tranquille, direction lÕouest, se dirige vers Solt. Je suis enduit sur les quatre membres de crme cran total, mais le mal est fait. Ma peau ple sur toutes les parties exposes. La chaleur est omniprsente, les douleurs aux plantes de pied deviennent intenses. Je marche tous les dix kilomtres pour attnuer la souffrance en activant la circulation du sang. Des sandales de cuir avec cales cyclistes auraient t plus appropries que les vtements chauds emports. Pouvais-je prvoir cet enfer ? Pas dÕhbergement en vue et jÕenvisage de dplier la tente pour la premire fois. Il fait meilleur quand le soleil est lÕhorizon et je vais faire un maximum de distance sans mÕoccuper du logement.
JÕai atteint 137 km quand je rencontre, prs de DUNAVECSE, un petit restaurant au bord de la route. Il fait pension et il y a une chambre de libre. Je suis nouveau chanceux, la pluie arrive en mme temps que je dmonte mes sacoches dans le garage attenant. Il est 21 heures. Budapest nÕest plus trs loin, environ soixante kilomtres, je pense.
Mardi 3 juin 2003 : Dunavecse Š
Szentendre. 104 km
Je suis lev trop tt pour le petit djeuner et je nÕai pas lÕintention de rveiller la serveuse peine aimable la veille. Dans une sacoche, il me reste quelques biscuits qui feront lÕaffaire. En cours de route, jÕabsorberai un demi-litre de coca bien frais pour compenser la perte en sueur. La circulation automobile est faible sur cette route secondaire, le revtement est dÕexcellente qualit. Les conducteurs, un peu comme en Suisse, sont trs respectueux des autres usagers. Je me sens en scurit. Sans le stress ressenti les semaines prcdentes en Bulgarie, je mouline avec aisance. Un dtail significatif, je regarde de moins en moins le rtroviseur. Je bavarde avec un jeune chauffeur de TRABANT, la marque de voiture mythique des pays socialistes. Il accepte de la faire dmarrer pour que je puisse enregistrer le bruit caractristique. Rien voir avec le son dÕune Harley, mais elle fait partie de lÕhistoire des pays de lÕEst, au mme titre que la 4 CV Renault en France aprs la dernire guerre.
La traverse de Budapest vlo mÕa terriblement du. En voyant les photos, jÕimaginais une ville accueillante.
Circulation infernale : piste cyclable dfonce, coince entre une ligne de tramways grinants dÕun ct et une voie dite rapide, longeant le Danube, sature de camions puants de lÕautre.
Signalisation dfaillante ou obsolte : jÕai eu du mal trouver mon chemin dans la banlieue affreuse, en arrivant du sud-est. Les policiers VTT, eux-mmes nÕtaient pas dÕaccord entre eux pour mÕindiquer efficacement le meilleur moyen de fuir cette capitale. CÕest une impression de cycliste et il est vident que le touriste qui arrive en avion, qui est pris en charge et est conduit son htel dans le cadre dÕune organisation me trouvera svre dans mon jugement. Bon, je ragis comme un cyclo en transit. La municipalit pourrait quand mme faire un effort pour promouvoir les dplacements des deux-roues. Il me faudra revenir dÕune autre faon pour apprcier Budapest qui souffre de lÕurbanisation galopante comme tant dÕautres agglomrations.
Encore une vingtaine de bornes par des itinraires cyclistes dont lÕapprciation, sÕil fallait noter, irait du zro point passable. Je me suis perdu plusieurs fois, par suite de panneaux arrachs ou de chemins dfoncs se terminant en cul-de-sac.
A Szentendre, village rput dÕartistes, je me dirige droit sur lÕadresse indique par le guide du routard. Le propritaire de la belle maison, havre de paix dans la verdure, est rparateur de motos anciennes. CÕest un homme jovial, simple, qui me met lÕaise comme si je faisais partie de la famille. Je dcide rapidement de lui louer la chambre dÕhte pour deux nuits afin de faire un peu de tourisme dans les environs.
Mercredi 4 juin 2003 : Tourisme autour
et dans Szentendre
En sueur, tant il a fait chaud cette nuit, je suis rveill par les occupants dÕune chambre voisine cinq heures du matin. Ils partent en faisant pas mal de remue-mnage. Je ne peux me rendormir et en profite pour mettre jour le carnet de route. Je ne peux accorder confiance ma mmoire pour me rappeler les dtails journaliers du voyage, lorsque jÕcrirai ces pages, plusieurs semaines aprs mon arrive Strasbourg.
Sur les conseils de mon logeur, je vais, avec la bicyclette dleste des sacoches, voir un parc de plein air de quarante-cinq hectares o lÕhabitat des diffrentes rgions hongroises est reprsent. Ce sont surtout des fermes dmontes sur leur lieu dÕorigine qui ont t restaures ici.
Identique lÕEcomuse dÕAlsace, il y a toutes sortes dÕanimations pour sensibiliser les jeunes et moins jeunes au respect du patrimoine et montrer comment vivaient nos aeux. Je suis surpris par la sagesse des coliers emmens par des matres qui savent se faire respecter sans crier. La communale, comme du temps de Jules Ferry, jÕimagine ? La visite est instructive et je ne regrette pas le dplacement.
LÕaprs-midi, je pars la recherche dÕun cybercentre que je trouve avec difficult. Je rdige un long message pour donner des nouvelles aux amis. Patatras ! Au moment de lÕenvoi, on vient mÕavertir que le serveur, les internautes connaissent, est en panne et que je dois repasser le lendemain. Ce nÕest pas possible et jÕenregistre le texte sur une disquette pour lÕexpdier un prochain soir.
Pour occuper cette fin de journe, avec la camra, je recherche les ruelles pittoresques en qute de scnes photogniques. Entrant dans une glise orthodoxe, je tombe sur le pope en plein office du soir. Conservant une attitude digne, je me place prs dÕun pilier, surveill du coin de lÕĻil par une religieuse qui guette un faux pas de ma part. La camra sous le bras, je lÕobserve, moi aussi de temps autre, la drobe. Elle finit par sÕassoupir et jÕen profite pour prendre quelques plans la sauvette afin dÕavoir les chants enregistrs qui sont trs beaux.
Jeudi 5 juin 2003 : Szentendre Š Gyor.
141 km
Au rveil, le petit djeuner est dj servi sous la tonnelle, pendant que le matre des lieux, amoureux des plantes, arrose son jardin. Les lgumes et les fleurs se ctoient dans un savant dsordre. Quelle belle oasis adopte par la gent aile. Encore un endroit qui me laissera de bons souvenirs.
La piste cyclable, le long de la route n” 11, suit maintenant le Danube. A pile onze heures, la forteresse de Visegrd est atteinte. Un bateau de croisire aux dimensions impressionnantes glisse sur le fleuve en suivant le courant. Le bruit des moteurs est couvert par celui des haut-parleurs qui distillent en allemand des commentaires sur ce site.
Plus tard, jÕatteins la basilique dÕEsztergom, au dme imposant visible de loin. Effarouch par lÕarmada de cars stationnant sur les parcs alentour, je poursuis ma route et rencontre un cycliste hollandais en sens inverse. CÕest un jeune athlte aux muscles saillants qui escalade tous les cols quÕil peut rencontrer, quitte faire des dtours. Impressionnant sur son vlo-couch et ayant de lÕexprience semble-t-il, malgr son imprudence de circuler torse nu en plein soleil? Nous changeons nos impressions, puis poursuivons nos cheminements en sens oppos.
Ce soir Gyor, pour une fois, les cieux sont clments. Aprs mes ablutions, je me promne dans la ville en qute dÕun bon repas. JÕai lÕembarras du choix parmi toutes les belles terrasses de brasseries et restaurants accueillants. Ne pouvant traduire la carte des plats et ne voulant pas risquer ce soir une aventure culinaire, je commande une classique Wienerschnitzel (escalope viennoise). Avec un demi-litre dÕune bonne bire hongroise, je suis combl et dÕhumeur joyeuse. Un sentiment de culpabilit mÕeffleure quand au tlphone, je raconte mon pouse, cette soire de jouissance gustative.
Tous les monuments sont illumins et je fais de longs dtours pour retarder le moment dÕaller me coucher.
Un quarteron de teutons en goguette a dcid de me gcher la nuit en braillant dans le salon deux heures du matin. La patience nÕtant ma vertu premire, jÕouvre la porte de ma chambre et leur lance les quelques mots dÕallemand de mon vocabulaire restreint : Ē Still, es ist zwei uhr. Ich bin mde Č (Silence, il est deux heures. Je suis fatigu ). Le ton a d les impressionner et je suis surpris moi-mme de lÕefficacit de mon intervention dans la langue de Goethe que je nÕai jamais russi parler. Ē So wie so Č, cÕest comme . Ils vont se coucher et je ne les entendrai plus de la nuit.
Vendredi 6 juin 2003 : Gyor Š Schnau
a.d. Donau (Autriche). 100 km
Ds la sortie de la ville, la belle route de campagne alterne avec les pistes et bandes cyclables. Le soleil darde ses rayons. Pas un souffle dÕair et mes douleurs qui sÕamplifient au fil des heures. Maintenant, ce sont les extrmits des doigts qui me picotent. La pression des poignets sur le guidon est plus forte que la normale. Les sacoches surbaisses lÕavant sont la cause de cet effort, bien que tous les matins, je contrle la rpartition du poids, afin dÕavoir un bon quilibrage.
A Nickelsdorf, les douaniers hongrois et autrichiens me saluent et examinent mon matriel en connaisseurs puisquÕils sont, eux aussi, des cyclistes dÕaprs ce que je crois comprendre. Ah ! Cette barrire linguistique. Dommage que dans ma jeunesse, les langues nÕtaient pas au programme de mes examens. Heureusement, tout cela a chang depuis.
En regardant ma carte routire, je dcide de dormir Bad Deutsch. Devant lÕarmada de BMW et autres Mercds, stationnant prs des grands htels de la station thermale, ma dcision est prise dÕaller voir plus loin un endroit plus en phase avec mon style de vacances.
Sur un long pont enjambant le Danube, jÕhsite entre continuer et faire demi-tour. LÕorage gronde au loin et jÕai lÕimpression quÕil vient dans ma direction. Tant pis, je vais sur la digue qui sert de piste cyclable, en esprant quÕil ne pleuvra pas trop fort.
Entrant dans le joli village de Stopfenreuth, les lments se dchanent. Le garage des pompiers est ouvert, je me prcipite dessous sur lÕinvitation du gardien et jÕentends la grle qui crpite maintenant sur la tle du toit, en faisant un bruit assourdissant. Cette fois, je lÕai chapp belle. LÕorage est bloqu sur le secteur. Le pompier tlphone deux endroits et finalement me propose de mÕamener avec son vhicule de service une auberge tenue par des amis lui au village voisin de Schnau a.d. Donau. Il salue, dans la traverse dÕune localit, les pompiers dÕune autre caserne, occups lÕextinction de lÕincendie provoqu par la foudre sur une ferme, quelques minutes auparavant. JÕen ai encore une trouille rtrospective.
Mon ange gardien-pompier est press de repartir, on lÕattend chez dÕautres amis pour le festin prpar avec la carpe de treize kilos, pche la veille. Motif valable et accept, nous changeons nos adresses.
Ce soir, je dne, avec les patrons, dÕune salade compose comme seuls les Autrichiens savent prparer. Encore un moment de bonheur simple avec des gens qui ne montrent pas un sourire commercial de faade. Ceux l sont nature, a se ressent. Nous bavardons, mais ce nÕest pas facile. Je ne connais que le franais et eux lÕallemand.
Samedi
7 juin 2003 : Schnau a.d. Donau Š Furth bei Gttweig. 116 km.
Que du plaisir par cette belle journe dÕt. Les routes sont excellentes, les chemins cyclistes, appels radwegs, sont emprunts par les clubs reconnaissables leurs maillots identiques et aux sacoches imposantes. Des familles, du grand-pre au petit-fils font du cyclocamping en voyage itinrant. LÕesprit est vraiment de communier avec la nature et diffre de chez nous en France. Je suis en phase avec cette forme de cyclotourisme que nous pratiquions, nous aussi, dans les annes 1950-60.
A Vienne, comme pour les grandes villes traverses auparavant, je ne verrai de la capitale autrichienne que les pistes cyclables, longeant ou traversant le Danube. Ce nÕest pourtant pas lÕenvie dÕaller au centre-ville qui manque, mais jÕai dj tout expliqu dans la traverse de Budapest et je ne vais pas me rpter.
La carte routire nÕest pas assez dtaille, on mÕindique la belle piste sur lÕle entre les deux bras du Danube o tous les Viennois se donnent rendez-vous en cette belle matine. On me rassure : il y a bien un pont au bout pour rejoindre la rive. Oui, mais seulement sur la rive gauche et a, on ne me lÕa pas dit. Rsultat, dix bornes en plus pour revenir sur mes pas et prendre la rive droite qui est mon itinraire. Le paysage est agrable, cÕest une chance. Les kilomtres en plus ne mÕennuient pas dans ce dcor.
Prs de Krems, une dame qui je demande sÕil y a des Ē zimmer frei Č (chambres chez lÕhabitant) se dmne pour me rendre service. Elle mÕamne au village de Furth bei Gttweig aprs sÕtre assure en tlphonant que le gte tait libre. La demeure romantique souhait est situe au pied de la grande abbaye bndictine qui domine la colline. Je suis accueilli par le fermier qui me tend un verre de vin blanc. En guise de rception on ne pouvait mieux faire, jÕai soif et la comprhension est immdiate. LÕendroit semble apprci par les locataires de passage, si jÕen juge le livre dÕor logieux que lÕon me tend le lendemain matin. JÕy ajoute les congratulations du Franais pdalant.
Dimanche
8 juin 2003 : Furth bei Gttweig Š Ardaggar. 94 km
Mon pyjama est tordre de la transpiration de la nuit. JÕai envie de mÕterniser dans ce lieu idyllique. Si ce nÕtait la longue monte lÕabbaye, jÕaurais mme envie dÕaller couter les chants des moines, ce dimanche matin. Je mÕattarde devant le petit djeuner pantagrulique et cherche de bonnes ou mauvaises raisons pour retarder le moment du dpart. Ma mauvaise conscience est sur le point de gagner. Mais non, ne vois-tu pas que le diable en bas de ce lieu sacr de Gttweig est la recherche dÕmes. La temprature des portes de lÕEnfer est bien prsente. Il est grand temps de me ressaisir.
Atteinte midi, la clbre abbaye baroque de MELK mÕimpressionne. Je me rappelle que le film Ē Le nom de la rose Č tir du roman policier moyengeux de Umberto Eco a en partie t tourn dans la bibliothque. Surplombant une petite ville dcor dÕoprette, je mÕattarde cet endroit et mÕinstalle lÕombre pour djeuner devant un petit restaurant tenu par un Turc qui, intrigu par le petit cusson ramen dÕIstanbul, appelle sa femme : Ē Viens voir, il arrive de chez nous vlo Č. Enfin ! cÕest peu prs a, mais en turcÉ
CÕest sans doute une des plus belles rgions du Danube que je traverse aujourdÕhui. Les nombreux chteaux sur les hauteurs pour mieux surveiller les mouvements dans les valles tmoignent, comme en Alsace, de lÕimportance stratgique de ces lieux de passage.
Sous une pluie dÕorage, cÕest lÕhabitude, jÕarrive au village de Ardagger et trouve nouveau chez lÕhabitant me loger. CÕest moins cher quÕ lÕhtel et le contact avec les Autrichiens qui mÕhbergent est jusquÕ prsent trs chaleureux. La Turquie et lÕAutriche sont les deux pays qui mÕauront laiss le meilleur souvenir de lÕhospitalit.
Lundi 9 juin 2003 : Ardagger Š Aschach
a.d. Donau. 92 km
Quelle nuit : entre minuit et trois heures du matin, pas moyen de fermer lÕĻil. Les clairs zbrent le ciel et le claquement sec du coup de tonnerre simultan me prouve que nous sommes au cĻur de la tourmente. Ce matin, mon logeur mÕa dit nÕavoir pas dormi non plus, craignant lÕinondation de son garage, o se trouve dÕailleurs mon vlo.
Menu de ce matin : charcuterie, Ļuf, fromages, pain, beurre, confitures maison, jus de fruit et caf (mit sahne, danke sehr). Comment perdre des kilos ce rgime ? Je ne suis pas en voiture et la hantise de la graisse superflue nÕest pas mon souci prsent. On me propose encore deux petits pains avec jambon et fromage pour la route. Total de lÕaddition : 15 euros pour la nuite. A ce prix et pour cette qualit, on peut sÕaligner en FranceÉJe note toutes les adresses, a peut encore servir une prochaine anne.
Toujours des signes amicaux avec les cyclistes rencontrs. Les Ē Morgen Č et les Gruss Gott Č fusent de partout. Je me demande si je pourrai reconnatre un Franais, puisque je salue aussi dans la langue du pays. Ici, la moyenne nÕest pas la proccupation des randonneurs. Tout est dbonnaire dans lÕattitude. Rouler, boire, manger et jouir du dcor en rigolant avec les voisins dÕun soir, semble tre la priorit des Allemands, touristes majoritaires en Autriche.
Juste avant Linz, je passe Mathausen. Le nom est connu depuis la Seconde Guerre Mondiale. CÕest une jolie petite ville aux faades baroques. On a du mal imaginer le camp de sinistre mmoire, situ sur les hauteurs, prs dÕune carrire de granit. JÕimagine la souffrance des dports, il y a de cela soixante annes en arrire. La signalisation pour aller sur les lieux est discrte.
Une sculpture moderne et trs sobre, faite par un artiste de la rgion, inaugure lÕanne passe, se trouve un peu plus loin pour rappeler ces moments douloureux.
JÕadmire Linz sans mÕattarder et vais dormir ce soir en compagnie dÕautres cyclistes Aschach a.d. Donau dans une grande ferme transforme en gte dÕtape. Reconversion rentable, si jÕen juge par le nombre dÕarrivants. Au bord du Danube, fleur dÕeau, un restaurateur a eu la bonne ide de servir du poisson grill avec salade de pommes de terre. LÕodeur de barbecue dclenche irrsistiblement chez moi lÕenvie de me joindre aux tables. Avec le demi-litre de bire obligatoire, cela va de soi. Bon apptit ! Prosit !
Mardi 10 juin 2003 : Aschach a.d. Donau
Š Pleinting (Allemagne). 105 km
Le radweg qui suit la rive gauche du Danube est bucolique. Ce matin, je me sens pousser des ailes et je compte avaler de la distance. Tiens, tiens ! Le chemin stoppe net avec une pancarte :Ē Natureweg Čen direction de la montagne. Les gros cailloux mÕinquitent et je rebrousse chemin. Un embarcadre et ct une jeune fille qui arrive rollers. Elle me dit que je dois retourner sur mes pas si je veux emprunter un pont, le bateau ne fonctionnant que les fins de semaine. Je peux aussi dÕaprs elle revenir sur le chemin de nature assez mauvais et rejoindre une route dix minutes plus loin. CÕest ce que je vais faire en me fiant ses indications. Avec les difficults de la piste faite pour randonneurs pied, les rochers, les cordes de scurit pour se tenir sur les pentes raides, jÕen arrive douter. Impossible de faire demi-tour sur ce sentier escarp flanc de falaise au bord du fleuve, sans risquer lÕaccident. Le comble : tout en haut de la montagne, jÕaperois le ferry-boat qui traverse en venant sur la rive o je me trouvais avec cette jeune fille irresponsable. Rsultat de la course, une petite dchirure musculaire qui va mÕhandicaper durant un mois. Les trente kilos de chargement ont fragilis mon paule.
Sur la route rejointe aprs cette heure de durs efforts, je retrouve un embarcadre. Il faut sonner une cloche pour appeler le bateau sur lÕautre rive.
La frontire allemande est franchie sans douane visible.
PASSAU la belle, admire et filme est dpasse. Je tente ma chance Vilshofen pour lÕhbergement de la nuit. Tout est complet et un chauffeur de taxi mÕindique un gasthaus au village suivant de Pleinting. JÕarrive tard, mais il nÕy a pas de problme, je peux loger et manger. Il est vingt-deux heures, je lutte pour ne pas mÕendormir sur mon assiette.
Mercredi
11 juin 2003 : Pleinting -
Regensburg. 115 km.
Toujours de la difficult pour suivre le Donauradweg signal irrgulirement. Les autochtones donnent souvent de fausses directions et vous envoient tantt sur des routes fort trafic, tantt sur des chemins de terre, selon leurs propres habitudes. JÕaurai d acheter le petit road-book, que je nÕavais pas jug utile, car crit en allemand. Il aurait quand mme t ncessaire pour les cartes dtailles quÕil contient. Les nombreux dtours compensent le train pris en Roumanie, nÕest-t-il pas vrai ?
Je choisis, une fois nÕest pas coutume, de dormir dans une grande ville afin dÕenvoyer des messages sur internet. Mon dvolu ira REGENSBURG (Ratisbonne).
Tous les htels prix raisonnables sont complets et, merci pour le haut de gamme. A ce moment, je me souviens quÕil y a une auberge de jeunesse. Le responsable de la rception, qui parle un excellent franais, me dit quÕen Bavire, lÕaccs est exceptionnellement interdit aux plus de vingt six ans. Ma carte dÕA.J. achete avant le dpart est donc inutile. Il donne des coups de fil aux alentours. Tout est effectivement complet et il prend sur lui la responsabilit de me prendre pour la nuit. Sympathique, son geste. Il faudra que je lui envoie une carte pour le remercier. Je parle au rfectoire de mon raid avec quelques jeunes de Chaumont qui visitent la Bavire en groupe.
Jeudi
12 juin 2003 : Regensburg Š Menning. 76 km
CÕest enduit dÕcran total, sans trop y croire, que jÕenfourche ma monture. Il y a belle lurette que ma peau ressemble des cailles de poisson. La ville thermale de Bad-Abbach est agrable, je filme les nombreuses sculptures, fontaines et maisons colombages dans la Hauptstrasse.
La chaleur mÕoblige absorber toutes sortes de boissons en les testant les unes aprs les autres. Le coca est ce qui me russit le mieux, mais seulement vlo. Il y a aussi lÕIce-tea, le Fanta ou lÕeau gazeuse en fin de repas.
Les nombreuses ctes fort pourcentage et la prsence de quantits importantes de cars et de voitures proximit de lÕabbaye remarquable de Weltenburg, mÕont dtourn de ce lieu signal dans tous les bons guides. Nous ne sommes quÕau dbut du mois de juin. Alors en juillet-aot, ce doit tre la grande cohue. Dommage !
Le Danube se rtrcit, cÕest maintenant, disons, une belle rivire. Le canotage a remplac la croisire fluviale.
Un bistrotier italien, qui je demande sÕil connat un endroit pour dormir proximit, afin de manger une pizza dans son restaurant, me donne une adresse dix kilomtres. Je pense quÕil nÕavait pas envie de travailler ce soir-l, mais je suis certainement agit de mauvaises penses dues la fatigue.
Le gasthof Ē Untere Wirt Č est impeccable un dtail prs. La patronne nÕa pas fait un sourire de la soire, et sa serveuse est au bord des larmes. En guise de bonjour, le lendemain, elle me prsentera la note en rclamant la cl de la chambre. Elle pense sans doute que le Franais va se sauver comme un vulgaire voleur. Je quitterai cette femme, sans remerciements, car elle respire la mchancet.
Vendredi
13 juin 2003 : Menning Š Steinheim. 103 km.
Devinez ce qui mÕa rveill aux alentours de minuit. Un grand roulement de tambour cleste, suivi dÕune pluie diluvienne qui a laiss des traces de boue dans la cour du gasthof. La route est jonche de branches qui tmoignent de la violence de la bourrasque. Que serait-il arriv, si jÕavais fait du camping sauvage ? Je serai peut-tre sur le Danube voguer sur mon matelas mousse ?
Le souvenir dÕIngolstadt a disparu, sinon dÕavoir cherch la route pour en sortir. La signalisation pour les vlos est toujours ambigu et Neuburg a.d. Donau, jÕentre dans une librairie pour acheter le livre dcrivant la portion du radweg de Passau Donaueschingen . Cet ouvrage est trs bien fait, presque trop complet, car il donne toutes les variantes. Sans comprendre lÕallemand, jÕai un peu de mal mÕy retrouver. Enfin cÕest dj plus rassurant.
A nouveau, je fais une erreur de parcours et me retrouve dans une fort sur un chemin dont le sol recouvert de gravier va petit petit se transformer en terre battue. La tornade arrive sur moi, ne me laissant aucun abri dans cette grande futaie. Les clairs claquent en faisant un bruit sec et pour une fois, jÕai vraiment peur devant les lments dchans. Cela ne servirait rien de mettre pied terre, je continue en esprant ne pas glisser ou pire, tre foudroy. Sous la cape cycliste, je ne vois pratiquement plus rien et je navigue (cÕest le mot) au hasard.
Retrouvant la bonne route un peu plus tard, je subis le deuxime orage, moins violent que le premier. Mes chaussures sont des ponges, je nÕen ai cure et continue pdaler sous ces averses chaudes. Je ne crains pas pour mes effets bien envelopps dans les sacoches doubles de sacs-poubelle tanches.
Un cycliste de trente ans me dpasse, il me dit tre de Stuttgart, avoir visit la Pologne et la Tchquie. Sa vitesse mÕimpressionne jusquÕ la cte suivante quÕil monte pied. JÕai de petits dveloppements et je lui fais un signe en passant, lui demandant sÕil nÕa pas besoin dÕaide. Non me rpond-il. Sans doute a-t-il voulu me faire une dmonstration de sa force ? Pour lÕheure, cÕest rat.
A un feu tricolore, dans la ville de Donauwrth, je vois un magasin de cycles au fond dÕune cour. CÕest magnifique de trouver encore des vlocistes aussi achalands. Du vlo taille enfant jusquÕau cycle haut de gamme, il y en a pour tous les gots et toutes les bourses.
LÕatelier est une clinique nickel ou sÕaffairent trois mcanos. Je demande au patron un flacon dÕhuile pour ma chane qui est sche et sale. Ē Ein moment! Č. Il appelle un mcano, lui donne en allemand un ordre que je ne comprends pas et tout de suite ce dernier arrive, avec des outils, nettoie de fond en comble la transmission, le drailleur, le pdalier et avec un pinceau enduit dÕune huile un peu paisse rsistante aux intempries, graisse la chane qui retrouve sa jeunesse. Ē Combien vous dois-je ? Rien, service, crois-je comprendre. Alors l, je nÕen reviens pas et donne un bon pourboire au mcanicien tout en remerciant le patron. Si cÕtait en France, je signalerais cet artisan pour le placer dans le guide cyclo des bonnes adresses.
Je vais encore rouler jusquÕ Steinheim. Je me sens bien et jÕaimerai continuer pdaler maintenant que la temprature du soir est douce et avec une chane bien huile. Tout semble facile. Il doit y avoir une explication psychologique sur cette euphorie. Sans doute lÕodeur de lÕcurie au fur et mesure que la distance me sparant de Strasbourg diminue.
Le gasthaus est familial et le patron inspire confiance. Je connais maintenant la tactique pour avoir une chambre prix convenable pour mon budget de voyage. Je fais la moue quand on me dit le montant et fait mine de reculer pas lents. Alors, aussitt on me dit quÕil y en a encore une, mais avec douche spare. JÕacquiesce et ainsi je gagne chaque jour quelques euros. Comme dans ce type de voyage, on dpense toujours plus cause des imprvus, je limite ainsi les dpassements financiers.
La tente trimballe durant tout le raid, avec matelas et sac de couchage rassure, mais comme la couverture de survie, je ne lÕutiliserai quÕen cas de ncessit. JusquÕ prsent je nÕai pas eu la dballer. Avec lÕge, on perd doucement lÕenvie de jouer au boy-scout.
Samedi
14 juin 2003 : Steinheim Š Munderkingen. 86km.
ULM, la grande ville est traverse en suivant la piste cyclable. Les quais qui bordent le Danube, reprsentent un rgal pour la vue. Pignons des vieilles maisons aux poutres apparentes, parcs de verdure o les joggers et rollers sÕentranent, statues contemporaines tous les coins de rue et dominant les toits de la ville, la haute flche de la cathdrale, la plus haute du monde, dÕaprs mon guide. Bien que de construction rcente, elle me rappelle celle de la cathdrale de Strasbourg.
Un violent orage clate dans la plaine, je nÕai que le temps de me prcipiter dans une cabine tlphonique, pose l par chance. La grle crpite, les arbres sont secous durement et la selle en cuir de mon vlo se transforme en ponge. Je suis coinc ainsi pendant un bon quart dÕheure. Rcuprant le vlo avec les sacoches dgoulinantes, je profite dÕune accalmie pour aller mÕabriter sous un auvent pendant que je vois les branches des arbres se casser tout autour. A part peut-tre dans les Pyrnes, je nÕai pas le souvenir personnel dÕune telle violence. Ce nÕest pas encore ce soir que je vais camper.
Je zigzague maintenant entre les dbris. La route fume. CÕest le calme aprs la tempte.
Arrivant Munderkingen, je teste avec mfiance un Ē zimmer frei Č. Le serveur dÕun restaurant mÕy a conduit. Il semble tre de mche avec le propritaire. Il parle en italien et semble rclamer une commission. LÕautre, lui fait un clin dÕĻil la drobe. Trop tard, jÕai vu le mange. Je repars, suivant la recommandation de mon livre Ē Donau-Radweg Č, rcemment achet, en qute du Ē htel garni KNEBEL Č. Alors l, cÕest tout autre chose. Imaginez une belle btisse colombages, ayant au rez-de-chausse, un caf-Konditorei aussi avenant que le patron en tenue immacule de ptissier. Le cycliste peine sch des intempries rcentes est accueilli avec une dfrence cordiale. Les chambres refaites neuf sont prix dÕami. Dix minutes plus tard, je suis sous la douche, mais cette fois, cÕest moi qui ouvre le robinet.
Dimanche
15 juin 2003: Munderkingen Š Stetten. 110 km
Le patron de lÕhtel est ce matin mes petits soins. Il mÕavoue avoir fait dans sa jeunesse un peu de vlo. Son grand regret est de ne pas pouvoir dcouvrir le monde, trop occup par son affaire. Je le console en lui disant que jÕai aussi attendu la retraite pour raliser une toute petite partie de mes passions. LÕimportant est dÕavoir toujours la facult de sÕmerveiller.
Avant Sigmaringen, je retrouve le paysage typique du Jura Souabe pour y tre venu, avec mon pouse au printemps, faire un peu de reconnaissance des pistes cyclables.
En Allemagne et Autriche, les vlos de course auraient du mal circuler sur ces pistes revtues souvent de gravier ou de terre battue. Mes pneus sont de marque Schwalb Marathon en 28 de section. Ils paraissent lgers, compars aux pneus ballon des Allemands. Mon plus petit braquet est de 30 dents lÕavant et 32 dents lÕarrire (30 dedans et deux dehors, comme dirait un humoriste, propos des vampires). Voil pour la technique. Un voyage itinrant bicyclette en autonomie ncessite un matriel adapt et un peu de pratique.
Le chteau des princes de Hohenzollern domine la petite ville de Sigmaringen. Pour information, Hitler a donn un dlai de quatre heures au prince pour dguerpir et laisser la demeure au marchal Ptain et au gouvernement de Vichy, assigns rsidence en 1944-45.
Dans ce coin romantique du Danube le canotage est pris. Les campings au bord de lÕeau sont nombreux.
Un cycliste de rencontre me conseille dÕaller dormir sur les hauteurs de Mhleim, cit touristique remarquable. Je ne demande quÕ aller voir et monte la belle cte pour accder au bourg. Oui, mais jÕavais oubli que nous tions dimanche. Les htels sont complets, les terrasses nÕont plus de tables de libre. Rien esprer et je vais par une belle descente retrouver le Danube, pour dormir dans un gasthof Stetten, hors des sentiers battus.
Au restaurant voisin, jÕengloutis une belle assiette de crudits, pendant que le patron comme les clients poussent des grands cris de joie devant la tl en fond de salle. Au milieu des rugissements de moteurs, le prsentateur sportif vient de leur apprendre la victoire de Michel Schumacher et de la Ē scuderia Ferrari Č. Je participe moralement en commandant un supplment de boisson : Ē Alors, patron, elle vient cette bire ?
Lundi
16 juin 2003 : Stetten- Donaueschingen. 44 km.
Le temps est plus doux et je me sens aussi mieux respirer. Hier, mes narines, sans doute cause du pollen, restaient fermes. A vlo, cÕest assez dsagrable de respirer uniquement par la bouche.
LÕaimable rivire, quÕest le Danube prsent, joue les coquettes en se faisant admirer tantt rive gauche, tantt rive droite.
Les ponts de bois, croquignolets, dont certains couverts de mousse, jalonnent ce parcours. Le raid va sur sa fin. La mlancolie nÕest pas loin.
LÕentre dans la ville de Donaueschingen est bien signale. Je pntre avec beaucoup dÕmotion dans le parc du chteau des princes de Frstenberg et me dirige droit sur la source ( faon de sÕexprimer, car depuis des mois, une barrire oblige contourner, par la rue adjacente ). La fontaine monumentale a t amnage au 19e sicle la gloire de la source, dite officielle, du Danube. CÕest la rencontre de deux cours dÕeau, la Brigach et la Breg.
Une rengaine scolaire dit: Ē Brigach und Breg bringen die Donau zuweg Č soit lÕquivalent en franais: Ē Les petits ruisseaux font les grandes rivires Č.
On peut y lire, devant la statue dÕune mre montrant sa jeune fille, Donau, la direction de la Mer Noire:
Mutter Baar weist die jungen Donau den
Weg nach Osten, auf dem sie bis zum Meer
2840km zurcklegt.
La Baar est le bassin fertile, situ entre la Fort Noire et le Jura Souabe (guide Michelin).
Durant une bonne heure, je resterai proximit sur un banc savourer le silence de lÕendroit peine troubl par les oiseaux du parc et les rares promeneurs. LÕhorloge de lÕglise proche grne les douze coups de midi. Un dernier petit biscuit tir du fond de ma sacoche et je vais continuer crire mes notes devant un caf crme en ville.
Mardi
17 juin 2003: Donaueschingen Š Lingolsheim .121 km.
En regardant la carte, jÕhsite sur lÕalternative :
1. Partir de suite et rejoindre Strasbourg, marche force, comme on dit lÕarme.
2. Flemmarder et trouver un gte mi-parcours.
Ce sera la premire solution qui sera retenue, quitte arriver tard dans la soire. Ayant circul plusieurs fois sur cet itinraire, je sais quÕil y a une descente vers Triberg et quÕaprs, cÕest plat.
Je jouis une dernire fois de la Fort Noire, admire au passage les pendules et coucous rputs. Puis je me laisse glisser sur la belle pente qui prcde la plaine du Rhin. Les freins ne sont pratiquement pas sollicits, tant le revtement est excellent et les virages, bien dessins.