Le chemin de Compostelle ! A l'évidence,
l'une des routes les plus exaltantes pour un cyclotouriste.
Aujourd'hui comme jadis, le voyageur y rencontre
l'émerveillement, la ferveur mystique et la forte
poésie des millénaires qui en firent la trace. Mais, de
nos jours comme au Moyen Age, le Chemin est aussi un lieu
d'aventures. Aventures heureuses et, pourquoi pas? amoureuses. Mais
aussi aventures pénibles, voire dramatiques. Et puis il y a eu
heureusement, et de tout temps, des anecdotes cocasses, comiques et
même, parfois, d'une drôlerie sans relation avec la
mystique du Chemin.
Sans oublier le talent du conteur !
C'est là qu'intervient Paul Fabre, connu dans certains milieux
comme un éminent universitaire, linguiste, grammairien,
spécialiste des noms de lieux et des noms propres ; mais aussi
célèbre chez les cyclotouristes, sous le pseudonyme
d'Eddius (une latinisation du prénom d'Eddy Merckx), sous
lequel il a publié trois ouvrages de souvenirs cyclistes dont
la verve foisonnante a séduit, entre autres, ses trois
préfaciers, Yves Berger, Jean Bobet et Raymond Poulidor.
Dans son dernier ouvrage (en attendant son Que sais-je? sur
Les
Noms de personnes en France ), il raconte un voyage à bicyclette du Puy en
Velay à Saint Jacques de Compostelle sous la forme d'un
récit "à trois voix", celle de Veridicus qui relate
simplement les événements de l'étape, celle
d'Eddius qui fait écho à la voix du grand Rabelais et
celle de Poeticos qui rappelle que Paul Fabre publie aussi de la
poésie.
Nous ne résistons pas au plaisir de vous en faire
connaître quelques pages montrant comment Eddius peut
transformer une simple algarade en une formidable mêlée
dont on se demande si l'auteur de Gargantua ne l'aurait pas
insérée dans ses Guerres Picrocholines.
L'épisode met en scène, outre le narrateur, Henri Bosc,
personnage d'apparence fluette (précision utile à la
compréhension du récit), mais dont l'autorité
morale est fort grande dans le mouvement cyclotouristique
français, avec à ses côtés René
Luchaire et Émile Soulier. Dans le récit de Messire
Eddius (alias Paul Fabre) Henri Bosc est devenu le
Sénéchal de Rouergue, René Luchaire est le Comte
de Clermont et Émile Soulier se "médiévise" en
Connétable de Vabrelongue.
Nos pèlerins viennent de franchir le col de Roncevaux :
...La faim travaille nos estomacs et nous nous
mettons en quête d'un restaurant, mais c'est là une
espèce rare dans le coin et ni Zubiri ni Urdaitz ne nous
proposent de quoi déjeuner. Plus généreux,
Huarte, près de Pamplona, nous offre un arrêt pour
routiers qui fera l'affaire. C'est bruyant, mais sympathique ; il y a
là des chauffeurs de poids-lourds, des ouvriers, des touristes
: les serveurs sont déjà habillés pour la
fête qui fait vibrer Pamplona, costume blanc et béret
rouge ; ils servent les clients, mais on les sent déjà
dans les rues d'Iruñea en train d'affronter les taureaux et de
sacrifier au rite de la sangria. Henri, qui par quarante
degrés à l'ombre trouve toujours le moyen d'avoir
froid, met d'abord son blouson, puis trouvant que ce vêtement
ne suffit pas à le protéger des touffeurs du moment et
du lieu, va effrontément fermer la porte qu'un ouvrier
transpirant vient d'ouvrir pour ne pas mourir étouffé !
On frise, non seulement l'incident diplomatique, mais
carrément l'affrontement. L'épisode néanmoins
est tellement inattendu (un coquelet dressé sur ses ergots
face à un Tarzan de la route !) que nous éclatons
spontanément de rire ; et le rire étant communicatif,
nos adversaires potentiels, ramenés à une
appréciation plus raisonnable des relations humaines et des
possibles conflits qu'elles peuvent faire naître, nous imitent.
Mieux vaut de rire, en effet, que de larmes écrire... Rabelais
avait bien raison, mon bon monsieur. Aussi René pense-t-il
déjà à communiquer la recette au Quai d'Orsay,
voire au Pentagone et au Foreign Office...
Adoncques, après avoir occis à
Roncevaux moult soldats du roi Marsile qui avaient Roland et ses
compagnons mortellement navrés, Messire Henri, le
connétable de Vabrelongue et le comte de Clermont issirent de
la grand forêt et par hauteurs d'Erro et Mezquiriz fondirent,
avec armes et bagages, hommes et chevaux, sur la cité de
Huarte qu'ils conquestèrent vitement. Et pour eux restaurer
(pour ce que batailles livrées avaient vidé grandement
panses, bonnets, oreillettes et ventricules), entrèrent en une
taverne sise aux bords du grand chemin qui à Compostelle
conduit.
Et, en ladite taverne, il y eut grand chaleur, et chacun son
pourpoint avait défait pour à son aise mieux respirer.
Et Monseigneur de Clermont était tout suant et ratatiné
tand chaud avait depuis le front jusques au fondement. Et monsieur de
Vabrelongue s'abreuvait avec cervoise et piot autant que faire se
pouvait, et transpirait tout son sang, tellement qu'on eut dit
rivière de Gardon quand de ses eaux en automne le pays
cévenol inonde. Et à l'entour d'eux, buvaient et
buvassaient vilains ribauds et malandrins, l'épée
ceinte au côté et la dague prête à l'emploi
; et on en dénombrait six cents et cinquante, tous plus
méchants que Lucifer et Belzébuth réunis. Et
pour eux rafraîchir allèrent quelques uns desdits
malandrins et ribauds ouvrir ventane pour courant d'air faire entrer
en la taverne. Adoncques Messire Henri, qui froid toujours a,
même lors qu'ardent rayons de feu du nôtre soleil, se
leva du sien séant et alla la ventane fermer. Et dit Messire
aux Navarrais qui ouverte l'avaient qu'ils allassent leurs vilaines
personnes faire voir ès contrées lointaines où
Socrate vécut. Et du coup, vingt spadassins issirent dague de
leur ceinture et Messire Henri voulurent frapper et le larder comme
on larde cochons et truies, singlars et laies, et aussi en tranches
le couper comme on coupe boudins et jambons, et saucisses et
saucissons. Adoncques Messire Henri demanda à Monseigneur de
Clermont qu'il voulsît lui défendre, mais icelui lui dit
qu'avaient grand raison les spadassins de vouloir occire homme qui en
plein été a les membres glacés, pour ce que cela
point n'est dans le rôlet de Notre Seigneur qui est toujours
divinement raisonnable ; et lui dit encore de soi démerder et
d'aller soi faire voir ès terres où né
était Aristote. Adoncques Messire Henri demanda aide et
assistance à Monseigneur de Vabrelongue, mais icelui dit
pareillement que homme qui en plein été toujours a
froid en notre terre mérite peu de vivre et prospérer,
et ajouta qu'il allât soi faire voir ès contrées
où philosopha le grand Platon. Et lui dit encore que si
Navarrais la tête lui coupaient pour le mieux occire, ses biens
et terres partagerait avec Monseigneur de Clermont et ses hoirs et
héritiers pas un arpent de ses domaines ne garderaient en
succesion.
Adoncques Messire Henri appela ses hommes de pied et de cheval et ses
archers aussi, et eux déploya en la grand plaine de Huarte. Et
en firent tout autant Navarrais, qui à l'aide
appelèrent Vascons, Castillans et même gens de
Cantabrique, pour combattre l'ost et armée de
sénéchal de Rouergue ; et placèrent six cents et
cinquante lanciers prêts à fondre sur les gens de
Messire Henri, lequel leur opposa six cents et cinquante archers,
avec flèches et carquois, pour les lanciers adverses occire.
Lors se heurtèrent épées et masses d'armes, et
se vidèrent carquois ; et lances et gaverlots poignirent
chairs et os, panses et bedaines, et aussi pis et poitrines. Et
archers de Messire Henri mandèrent moult ennemis saint Pierre
aller voir, lequel à Satan les renvoya. En la
mêlée, Messire Henri occisait sans cesse spadassins,
malandrins et ribauds, et, comme le dit en son livre maître
Alcofribas, les uns mouraient en pleurant, les autres pleuraient en
mourant, mais tous mouraient qu'ils pleurassent ou ne pleurassent
point, tant était prodigieuse l'ire de Messire Henri,
fâché qu'on ouvrît la ventane lors qu'il avait
grand froid, fût-ce en été. Mais lors que furent
occis les six cents et cinquante mille ennemis qui avaient voulu la
ventane ouvrir et qui en grand renfort étaient venus, Messire
Henri, suant sang et eau et même suant sueur, alla, tant avait
ores chaud lui-même, ladite ventane rouvrir. Et dit Messire
Eddius que c'était là grand péché d'avoir
tant de monde occis et tués, pour rouvrir ventane qui ouverte
déjà avait été! Et ajouta Messire Eddius,
qu'il faudrait à Compostelle tout cela expier. Ce dont
convinrent Monseigneur de Clermont et aussi Monseigneur de
Vabrelongue, et de même en convint Messire Henri, lequel
humblement reconnut s'être soi trop vite emporté
à propos d'une simple ventane, car (comme le dit en son livre
Colin Muset) il faut toujours qu'une ventane soit ouverte ou
fermée.
Après quoi, pour soi réchauffer, car demeuré
trop longtemps était au courant d'air de la ventane rouverte,
alla Messire Henri conquester Pamplona, qu'il soumit vitement et
à ses terres rouergates annexa pour la plus grande gloire du
Rouergue, où depuis est établi impôt et taille
sur toutes ventanes, fussent-elles ouvertes ou fermées.
(Ceux qui veulent prolonger ce plaisir
peuvent, pour 126 francs français, port compris, commander
l'ouvrage chez l'auteur : Paul Fabre, 4 rue Blanqui, 30100,
Alès, FRANCE)
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