Une aventure d'Eddius

sur le Chemin de Compostelle

 

Avant-propos

© Jean-Pierre Baud

 

Le chemin de Compostelle ! A l'évidence, l'une des routes les plus exaltantes pour un cyclotouriste. Aujourd'hui comme jadis, le voyageur y rencontre l'émerveillement, la ferveur mystique et la forte poésie des millénaires qui en firent la trace. Mais, de nos jours comme au Moyen Age, le Chemin est aussi un lieu d'aventures. Aventures heureuses et, pourquoi pas? amoureuses. Mais aussi aventures pénibles, voire dramatiques. Et puis il y a eu heureusement, et de tout temps, des anecdotes cocasses, comiques et même, parfois, d'une drôlerie sans relation avec la mystique du Chemin.
Sans oublier le talent du conteur !
C'est là qu'intervient Paul Fabre, connu dans certains milieux comme un éminent universitaire, linguiste, grammairien, spécialiste des noms de lieux et des noms propres ; mais aussi célèbre chez les cyclotouristes, sous le pseudonyme d'Eddius (une latinisation du prénom d'Eddy Merckx), sous lequel il a publié trois ouvrages de souvenirs cyclistes dont la verve foisonnante a séduit, entre autres, ses trois préfaciers, Yves Berger, Jean Bobet et Raymond Poulidor.
Dans son dernier ouvrage (en attendant son Que sais-je? sur
Les Noms de personnes en France ), il raconte un voyage à bicyclette du Puy en Velay à Saint Jacques de Compostelle sous la forme d'un récit "à trois voix", celle de Veridicus qui relate simplement les événements de l'étape, celle d'Eddius qui fait écho à la voix du grand Rabelais et celle de Poeticos qui rappelle que Paul Fabre publie aussi de la poésie.
Nous ne résistons pas au plaisir de vous en faire connaître quelques pages montrant comment Eddius peut transformer une simple algarade en une formidable mêlée dont on se demande si l'auteur de
Gargantua ne l'aurait pas insérée dans ses Guerres Picrocholines. L'épisode met en scène, outre le narrateur, Henri Bosc, personnage d'apparence fluette (précision utile à la compréhension du récit), mais dont l'autorité morale est fort grande dans le mouvement cyclotouristique français, avec à ses côtés René Luchaire et Émile Soulier. Dans le récit de Messire Eddius (alias Paul Fabre) Henri Bosc est devenu le Sénéchal de Rouergue, René Luchaire est le Comte de Clermont et Émile Soulier se "médiévise" en Connétable de Vabrelongue.
Nos pèlerins viennent de franchir le col de Roncevaux :

Paul Fabre

CHEMIN A TROIS VOIX

Voyage à bicyclette du Puy-en-Velay à Saint-Jacques-de-Compostelle

©Paul Fabre

 

1. Veridicus : Roncevaux et Puente la Reina !


...La faim travaille nos estomacs et nous nous mettons en quête d'un restaurant, mais c'est là une espèce rare dans le coin et ni Zubiri ni Urdaitz ne nous proposent de quoi déjeuner. Plus généreux, Huarte, près de Pamplona, nous offre un arrêt pour routiers qui fera l'affaire. C'est bruyant, mais sympathique ; il y a là des chauffeurs de poids-lourds, des ouvriers, des touristes : les serveurs sont déjà habillés pour la fête qui fait vibrer Pamplona, costume blanc et béret rouge ; ils servent les clients, mais on les sent déjà dans les rues d'Iruñea en train d'affronter les taureaux et de sacrifier au rite de la sangria. Henri, qui par quarante degrés à l'ombre trouve toujours le moyen d'avoir froid, met d'abord son blouson, puis trouvant que ce vêtement ne suffit pas à le protéger des touffeurs du moment et du lieu, va effrontément fermer la porte qu'un ouvrier transpirant vient d'ouvrir pour ne pas mourir étouffé ! On frise, non seulement l'incident diplomatique, mais carrément l'affrontement. L'épisode néanmoins est tellement inattendu (un coquelet dressé sur ses ergots face à un Tarzan de la route !) que nous éclatons spontanément de rire ; et le rire étant communicatif, nos adversaires potentiels, ramenés à une appréciation plus raisonnable des relations humaines et des possibles conflits qu'elles peuvent faire naître, nous imitent. Mieux vaut de rire, en effet, que de larmes écrire... Rabelais avait bien raison, mon bon monsieur. Aussi René pense-t-il déjà à communiquer la recette au Quai d'Orsay, voire au Pentagone et au Foreign Office...

2. Eddius : Comment Messire Henri folle querelle eut contre méchants Navarrais et comment il conquesta la belle cité de Pamplona.


Adoncques, après avoir occis à Roncevaux moult soldats du roi Marsile qui avaient Roland et ses compagnons mortellement navrés, Messire Henri, le connétable de Vabrelongue et le comte de Clermont issirent de la grand forêt et par hauteurs d'Erro et Mezquiriz fondirent, avec armes et bagages, hommes et chevaux, sur la cité de Huarte qu'ils conquestèrent vitement. Et pour eux restaurer (pour ce que batailles livrées avaient vidé grandement panses, bonnets, oreillettes et ventricules), entrèrent en une taverne sise aux bords du grand chemin qui à Compostelle conduit.

Et, en ladite taverne, il y eut grand chaleur, et chacun son pourpoint avait défait pour à son aise mieux respirer. Et Monseigneur de Clermont était tout suant et ratatiné tand chaud avait depuis le front jusques au fondement. Et monsieur de Vabrelongue s'abreuvait avec cervoise et piot autant que faire se pouvait, et transpirait tout son sang, tellement qu'on eut dit rivière de Gardon quand de ses eaux en automne le pays cévenol inonde. Et à l'entour d'eux, buvaient et buvassaient vilains ribauds et malandrins, l'épée ceinte au côté et la dague prête à l'emploi ; et on en dénombrait six cents et cinquante, tous plus méchants que Lucifer et Belzébuth réunis. Et pour eux rafraîchir allèrent quelques uns desdits malandrins et ribauds ouvrir ventane pour courant d'air faire entrer en la taverne. Adoncques Messire Henri, qui froid toujours a, même lors qu'ardent rayons de feu du nôtre soleil, se leva du sien séant et alla la ventane fermer. Et dit Messire aux Navarrais qui ouverte l'avaient qu'ils allassent leurs vilaines personnes faire voir ès contrées lointaines où Socrate vécut. Et du coup, vingt spadassins issirent dague de leur ceinture et Messire Henri voulurent frapper et le larder comme on larde cochons et truies, singlars et laies, et aussi en tranches le couper comme on coupe boudins et jambons, et saucisses et saucissons. Adoncques Messire Henri demanda à Monseigneur de Clermont qu'il voulsît lui défendre, mais icelui lui dit qu'avaient grand raison les spadassins de vouloir occire homme qui en plein été a les membres glacés, pour ce que cela point n'est dans le rôlet de Notre Seigneur qui est toujours divinement raisonnable ; et lui dit encore de soi démerder et d'aller soi faire voir ès terres où né était Aristote. Adoncques Messire Henri demanda aide et assistance à Monseigneur de Vabrelongue, mais icelui dit pareillement que homme qui en plein été toujours a froid en notre terre mérite peu de vivre et prospérer, et ajouta qu'il allât soi faire voir ès contrées où philosopha le grand Platon. Et lui dit encore que si Navarrais la tête lui coupaient pour le mieux occire, ses biens et terres partagerait avec Monseigneur de Clermont et ses hoirs et héritiers pas un arpent de ses domaines ne garderaient en succesion.

Adoncques Messire Henri appela ses hommes de pied et de cheval et ses archers aussi, et eux déploya en la grand plaine de Huarte. Et en firent tout autant Navarrais, qui à l'aide appelèrent Vascons, Castillans et même gens de Cantabrique, pour combattre l'ost et armée de sénéchal de Rouergue ; et placèrent six cents et cinquante lanciers prêts à fondre sur les gens de Messire Henri, lequel leur opposa six cents et cinquante archers, avec flèches et carquois, pour les lanciers adverses occire. Lors se heurtèrent épées et masses d'armes, et se vidèrent carquois ; et lances et gaverlots poignirent chairs et os, panses et bedaines, et aussi pis et poitrines. Et archers de Messire Henri mandèrent moult ennemis saint Pierre aller voir, lequel à Satan les renvoya. En la mêlée, Messire Henri occisait sans cesse spadassins, malandrins et ribauds, et, comme le dit en son livre maître Alcofribas, les uns mouraient en pleurant, les autres pleuraient en mourant, mais tous mouraient qu'ils pleurassent ou ne pleurassent point, tant était prodigieuse l'ire de Messire Henri, fâché qu'on ouvrît la ventane lors qu'il avait grand froid, fût-ce en été. Mais lors que furent occis les six cents et cinquante mille ennemis qui avaient voulu la ventane ouvrir et qui en grand renfort étaient venus, Messire Henri, suant sang et eau et même suant sueur, alla, tant avait ores chaud lui-même, ladite ventane rouvrir. Et dit Messire Eddius que c'était là grand péché d'avoir tant de monde occis et tués, pour rouvrir ventane qui ouverte déjà avait été! Et ajouta Messire Eddius, qu'il faudrait à Compostelle tout cela expier. Ce dont convinrent Monseigneur de Clermont et aussi Monseigneur de Vabrelongue, et de même en convint Messire Henri, lequel humblement reconnut s'être soi trop vite emporté à propos d'une simple ventane, car (comme le dit en son livre Colin Muset) il faut toujours qu'une ventane soit ouverte ou fermée.

Après quoi, pour soi réchauffer, car demeuré trop longtemps était au courant d'air de la ventane rouverte, alla Messire Henri conquester Pamplona, qu'il soumit vitement et à ses terres rouergates annexa pour la plus grande gloire du Rouergue, où depuis est établi impôt et taille sur toutes ventanes, fussent-elles ouvertes ou fermées.


(Ceux qui veulent prolonger ce plaisir peuvent, pour 126 francs français, port compris, commander l'ouvrage chez l'auteur : Paul Fabre, 4 rue Blanqui, 30100, Alès, FRANCE)

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