Le cyclotourisme à Annecy en 1936

© 1986 Jean-Pierre Baud

(Paru dans le n° 340 de Cyclotourisme - Organe officiel de la fédération française de cyclotourisme)

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En un premier temps, nous avons un= grand besoin d'informations sur François Châtelain (très important), Dusonchet, qui avait 90 ans en 1936 (aussi important), ainsi que sur Michel Blanc et Léon Bugnard, sous oublier tout ceux que nous ne connaissons pas et qui ont participé au Groupe de cyclotourisme d'Annecy et aux Cyclos-Muletiers Savoyards.Nous somme aussi= intéressés par les Tandemistes du lac d'Annecy. Faites-vous connaître. Pour ceux qui ont malheureusement disparu, nous demandons instamment aux familles de ne jeter ni papiers, ni revues, ni photos concernant le cyclotourisme. Tout ceci peut être publié ou au mois déposé (c'est-à-dire sauvé), soit aux Archives Départementales qui possèdent un fonds spécial sur le cyclotourisme à Annecy : unique en France dans ce domaine), soit au Musée du cyclotourisme qui s'ouvrira bientôt à Saint Etienne.

Adresse E-mail : jpbaud@cybercable.tm.fr
Adresse associative : Jean-Pierre Baud, Commission Culturelle, Fédération Française de Cyclotourisme, 8,rue Jean-Marie Jégo, 75013 PARIS

 

A Annecy, en 1936, le Splendid a donné Maria Chapdelaine, Golgotha et l'Appel du silence (la vie de Charles de Foucauld), le Casino a proposé La Veuve Joyeuse et la Vallée du Nu ("document unique sur le nudisme aux Etats-Unis... les enfants ne seront pas admis").
A Annecy, en 1936, le Théâtre Municipal a régalé ses abonnés en leur offrant Ces dames aux chapeaux verts, par les tournées Baret ainsi que Roger la honte, La Porteuse de pain et Les Deux= Orphelines par les tournées Zepp.
A Annecy, en 1936, les administrateurs de la plage se sont révélés de merveilleux ordonnateurs des festivités estivales. Le feu d'artifice a été, comme d'habitude, le plus beau qu'on n'ait jamais vu. Le défilé de mannequins en maillot de bain a rencontré un très vif succès. On a fort apprécié la prestation de Fred Adison et de son orchestre, notamment leur célèbres sketches: Le beau général, Quand un gendarme rit et Le pensionnat des soeurs Verjus.
A Annecy, en 1936, l'Université Populaire a annoncé la création de cours d'économie politique et d'espéranto.
A Annecy, en 1936, la gloire littéraire locale, Henry Bordeaux, a donné la mesure de son personnage en envoyant un message d'hommage au roi d'Italie pour le féliciter d'avoir pris le titre d'empereur d'Ethiopie, à la suite de la "campagne menée par les glorieuses armées italiennes, dignes héritières des immortelles légions".
A Annecy, en 1936, on a fait de la publicité pour les journées du livre des demoiselles Barrucand, pour l'ouverture de "Pricoutan" où l'on a trouvé des complets à prix ...coûtant ("une culotte anglaise à tout acheteur"), pour la série symphonique de Philips, en démonstration chez Maréchal, rue de l'Isle ("ce n'est plus de la T.S.F., c'est enfin de la vraie musique"), pour le "Thé des pampas" grâce auquel le diabète disparaissait en 15 jours! et pour les talents thérapeutiques d'une religieuse connaissant "le secret pour guérir le pipi au lit et les hémorroïdes"8
A Annecy, en 1936, le sport a été à l'honneur. Le champion Marcel Thil a fait une démonstration de boxe. Le Président de la République a honoré de sa présence la 56e fête de l'Union des Sociétés Gymniques de France. L'Aéro-club a ouvert une section d'aviation populaire accessible aux jeunes d'au moins 14 ans.
A Annecy, le 20 juin 1936, on a pu lire l'annonce suivante : "La personne qui a été vue prendre, le jeudi 11 juin, devant le magasin Murgier, meubles, quai Perrière, la bicyclette (marque Saint Etienne ) d'un des ouvriers de cette maison, est priée de la ramener si elle veut s'éviter des désagréments"...
C'est qu'à la veille des premiers congés payés ce n'était pas le moment de voler le vélo d'un ouvrier. En effet...
A ANNECY, EN 1936, ON A PRATIQUÉ LE CYCLOTOURISME. (1)

Dans les années 30, le Vélo-Club d'Annecy est une vénérable institution, mais atteinte d'une somnolence proche du coma. Il ne renaîtra qu'à la fin des années 40, pour redécouvrir dans les années 70 une nouvelle jeunesse et acquérir finalement grâce au Circuit des Aravis et à la Confrérie des Cent Cols, une notoriété nationale. Mais, dans les années 30, le phénix est bien en cendres. On ne fait allusion à cette vieille institution qu'à l'occasion de commémorations ou d'anniversaires (2).
La récente découverte de ses archives (depuis 1888) montre l'amorce d'un déclin au début du siècle, lorsque les notables qui la composaient furent attirés par l'automobile et, ce qui est moins banal, par les sports d'hiver. S'il est maintenant établi, par des documents d'archives irréfutables, que le Vélo-Club d'Annecy est à l'origine de l'apparition des sports d'hiver dans le massif des Bornes (Thônes, La Clusaz, et le Grand Bornand), il n'en est pas moins vrai que la mutation se fit aux dépens de sa vocation première, le cyclisme de compétition et de tourisme.
Pourtant, les années 30 laissent apparaître, à Annecy comme ailleurs, un renouveau du cyclotourisme. A Annecy, la renaissance est incarnée par une personnalité hors pair, François Châtelain, et par un nouveau club, le Groupe de Cyclotourisme d'Annecy (G.C.A.).
François Châtelain exerce alors les fonctions de chef-consul de l'Union Vélocipédique de France (U.V.F.), qui deviendra la Fédération Française de Cyclisme. On le voit apparaître dans la chronique locale en 1935, lorsque l'U.V.F. organise à Annecy sa "Fête Fédérale" comportant entre autres un rallye cyclotouristique. Il créera en 1938 le Brevet de Cydos-Muletiers Savoyards, qui contribuera beaucoup à développer le cyclo-alpinisme (en association avec l'Union Vélocipédique Argenteuillaise).
Mais, c'est surtout du Groupe de Cyclotourisme d'Annecy qu'il est question, en 1936, lorsqu'on évoque le tourisme cycliste dans la préfecture de la Haute-Savoie : une bande de copains enthousiastes qui nous invitent maintenant à suivre, non pas leur peloton, mais leur "caravane" (selon l'expression de l'époque) sur les routes de leur joie de vivre.

PRINTEMPS

Le démarrage de la saison 1936 est annoncé par le G.C.A. dans la presse locale, le 7 mars. Comme les années précédentes, les sorties seront organisées sur la base de 12 kilomètres à l'heure. Un itinéraire-type sera indiqué, mais il restera facultatif: les seules obligations seront de passer en un ou plusieurs points de contrôle et d'arriver dans un délai donné. On obtiendra ainsi des points pour un classement de fin d'année (distribution de prix aux plus assidus).

13 avril
Il y a eu une petite sortie de mise en train.
Mais c'est vraiment aujourd'hui, en ce lundi de Pâques, que la saison démarre.
Objectif : le lac de la Girotte. Une première caravane part à 5h30. L'autre groupe prend le train pour Albertville (3). Les deux groupes s'y rejoignent et pédalent jusqu'à Villard sur Doron. C'est alors la grimpée vers Hauteluce, pour y trouver... des rafales de neige. Heureusement, un restaurant est là pour accueillir les cyclos : "Tout en regardant les blancs flocons, on savoure d'un bel appétit... malgré le temps, la gaieté ne fait jamais défaut au G.C.A." Et il en faut de l'enthousiasme pour affronter la pluie jusqu'à Albertville. Là, les randonneurs ont à choisir entre rentrer sous la pluie ou accompagner les promeneurs en train. Finalement, le train, lui aussi, a son charme.

3 mai
Ah ! ces fameuses clochettes d'un mois que l'on dit doux. Nous irons donc chercher du muguet. Et voilà la caravane sur la route de Genève. On admire, comme il se doit, les deux ponts de la Caille. On passe Cruseilles et voici Copponex où la rumeur veut que le muguet s'y trouve. Mais "le temps très froid du mois d'avril n'a pas permis l'éclosion des fleurs convoitées". Qu'importe! aujourd'hui, il fait beau et l'on est heureux de pédaler. Les randonneurs retrouvent les promeneurs à Bonlieu et tout le monde revient par Sallenôves et Mésigny. "De là c'est un enchantement" et on se laisse glisser vers Annecy.
- Dis donc, tu connais le résultat des élections?
- C'est le Front Populaire qui a gagné.
- Et à Annecy ?
- A Annecy, on a voté à droite.
- Comment ça, à droite? on votait à gauche depuis la fin du Second Empire.
- Tu sais bien que par chez nous on n'aime pas faire comme tout le monde.

10 mai
Depuis l'an dernier, les Annéciens savent ce que l'U.V.F. entend par un rallye-étoile.
La Vieille Fédération Cycliste, tentant d'attraper en marche le train du cyclotourisme triomphant, propose de temps en temps un exercice un peu bête consistant à aller faire tamponner une carte à 15, 20 ou 30 kilomètres d'un point central et à revenir fièrement participer à un vin d'honneur, une tombola et un défilé derrière la fanfare.
Bah ! ça peut toujours donner un but de sortie d'autant que, cette fois-ci, le rallye est organisé dans le cadre de la foire automobile de la Roche sur Foron. On pourra aller rêver devant la "Celtastandard 5 places", que la publicité présente comme "la voiture la plus économique du monde" (13900 francs : plus d'un an et demi du salaire d'un ouvrier annécien).

17 mai
Aujourd'hui on fraternise ! Le G.C.A. s'unit au Vélo-Club pour organiser une grimpée du Semnoz. Départ à 6 h 30, 18 kilomètres de montée, contrôle au Crêt de Chatillon entre 9 h 30 et 9 h 45. Le retour est libre, mais un repas avec le Vélo-Club est prévu à Leschaux. Attention ! Ne pas oublier les chaussures cloutées, car, du sommet jusqu'à Leschaux, ce n'est pas encore goudronné.

24 mai
C'est vrai que le goudronnage des routes est le sujet à l'ordre du jour, tant chez les cyclistes que chez les automobilistes. Or, depuis quelque temps, les cyclos annéciens lorgnent avec gourmandise du côté de Marlens. Ne leur promet-on pas pour bientôt l'inauguration d'une route conduisant au col de l'Epine ? Allons voir, disent quelques intrépides du G.C.A. Jusqu'au sommet du col, tout va très bien et le panorama est splendide. Mais le pont qui permettra d'atteindre le Bouchet n'est pas terminé : "nos cyclos sont contraints de charger leur monture sur l'épaule et, en faisant des prodiges d'équilibre, ils empruntent une petite passerelle pour gagner l'autre rive".
Serraval, Thônes, Bluffy, "à bonne allure".
Et, comme une telle première doit être arrosée, on prendra l'apéritif à Veyrier.

31 mai - 1er juin
Pour la grande sortie de Pentecôte, l'objectif de cette année est le lac de Montriond.
Mais voilà, à 6 heures il pleut. On ne peut partir qu'à midi: la Roche sur Foron, Saint Jeoire, le col de Jambaz, Vailly. Etape au Joty. Le lendemain, le soleil est enfin au rendez-vous. Visite des gorges du Pont du Diable. Voici ensuite le lac de Montriond où les photographes peuvent s'en donner à coeur joie. En revanche, il grêle au col des Gets, peut-être afin de mieux faire apprécier l'enchantement de l'éclaircie : "la descente sur Taninges est de toute beauté". Ce fut quand même un beau week-end, dont on profitera jusqu'au bout en roulant "en pépère" du col de Chatillon jusqu'à Annecy.

7 juin
François Châtelain, croyant avoir bien expliqué dans la presse ce qu'est un brevet Audax, tente aujourd'hui l'expérience à Annecy et propose un 200 kilomètres conduisant, entre autres, à Albertville, Montmélian, Chambéry, Rufieux et Frangy. On lira dans la presse : "plusieurs cyclos ont terminé le parcours en un temps record... " Apparemment, les Annéciens n'ont pas encore compris toutes les subtilités du brevet Audax.
En revanche, les narcisses du col des Prés, on connaît, et de longue date. Ceux qui ne se sont pas engagés dans la couraille du pseudo-Audax peuvent ainsi sacrifier à la tradition. Cette fois-ci, les fleurs sont au rendez-vous et "chacun revient chargé de ces odorantes et jolies fleurs". Encore merci à Madame Trépier, la bonne hôtesse d'Aillon le Jeune : "la joyeuse caravane" a pour elle la reconnaissance du ventre. C'est la plus fidèle.

14 juin
C'est aujourd'hui la deuxième Journée Nationale de la Bicyclette.
Après le succès de l'an dernier, la Chambre syndicale du cycle estime à 500000 le nombre des participants sur l'ensemble du territoire fiançais. A cette occasion, l'U.V.F. organise une nouvelle fois à Bonneville un... rallye-étoile ! Donc, pas de surmenage intellectuel chez les pontes de l'U.V.F. et pas de surprise pour les participants : loterie, vin d'honneur et défilé derrière la fanfare. Misérable mesquinerie : Il fallait, pour participer, chevaucher un vélo de marque française.

ÉTÉ

21 juin
Sur les traces des pionniers du 24 mai, le reste du G.C.A. "toujours avide de voir des horizons nouveaux" inaugure à son tour le col de l'Epine et pratique le funambulisme sur la passerelle conduisant au Bouchet.

28 juin
Après l'aventure et l'acrobatie, consacrons quelques instants à la culture et à la nostalgie. Après Frangy, on grimpe sur Desingy pour arriver enfin au château de Pelly. Une visite s'impose, d'autant que le programme a bien précisé qu'il s'agit du "type de forteresse moyenâgeuse. C'est beau, oui... c'est vieux, oui... Bon ! on rentre ? Oui, par Vallières et Lovagny.

5 juillet
Pas de sortie aujourd'hui, pour cause de visite du Président de la République. Vive Albert Lebrun ! Nous donnerons son nom au nouveau pont du Pâquier.

12 juillet
La sortie du Val de Fier conduit aujourd'hui le groupe des randonneurs à Seyssel, "promenade agrémentée de la visite des caves Varichon et Clerc". Pendant ce temps, le deuxième groupe, qui attend à Frangy, se perd en conjectures sur l'influence de la Roussette (cru savoyard) sur le coup de pédale et le jeu dans la direction.

18 juillet
Dépêchons-nous d'aller voir, près de Bellegarde, les pertes du Rhône (aller par Frangy, retour par le Fort de l'Ecluse). Cassandre annonce que, dans une douzaine d'années, le barrage de Génissiat ayant fait remonter le niveau du Rhône, on aura alors perdu les pertes...

2 août
Pour un grand jour, c'est un grand jour !
Partis hier, à 22 h 30, sous la direction de François Châtelain, les randonneurs du G.C.A. sont revenus aujourd'hui, après avoir vaincu l'Iseran: "nos intrépides cyclos traversèrent des sites grandioses. A plusieurs endroits, ils foulèrent la neige et durent porter leurs vélos. Ils sont revenus enchantés de leur belle randonnée et se sont promis de la refaire quand la route sera inaugurée". Derniers instants d'un col muletier... Dans quelques semaines, l'Iseran sera franchi pour la première fois par une automobile.
Quant aux promeneurs, ils sont allés chercher des cyclamens au bout du lac (à Verthier, près de Doussard). En revenant par Talloires, ils purent faire admirer aux populations "les nombreux bouquets qui ornaient leurs bicyclettes".

8 et 9 août
Cette fois-ci, les victimes désignées par le calendrier sont les chardons bleus. Les randonneurs arrivent à Montmin dans la nuit.
Laissant les vélos, ils se chaussent en montagnards et escaladent la Tournette (2351 m) pour assister au lever d'un soleil dont les rayons débusquent bientôt "des edelweiss et diverses fleurs de montagne dont la cueillette est abondante".
Pendant ce temps, le deuxième groupe attend à Montmin et, pour tromper l'attente, entreprend un génocide chez les chardons bleus et argentés.
Tout le monde se retrouve. On mange bien, on fait la sieste. Il faut maintenant rentrer pour permettre un long arrêt au col de la Forclaz, arrêt particulièrement apprécié des photographes : "on s'arrache difficilement à ce splendide spectacle et la descente jusqu'à Annecy est un enchantement. Faites du cyclotourisme, vous en serez pleinement satisfaits".

15 et 16 août
Les brevets Audax ne semblent pas passionner outre mesure les Annéciens. Le laconisme journalistique est significatif : Itinéraire (Seyssel, Belley, Grenoble, Vizille, Albertville) et réussites (François Châtelain, Michel Blanc, Léon Bugnard).
En fait, la grande affaire du 15 août 1936 est le centenaire d'Albertville. Pour cela, les cyclos annéciens bravent la pluie, sont récompensés par l'embellie et ont enfin la joie de se voir accueillis en grande pompe parle Vélo-Club d'Albertville. On a bien fait les choses : arcs de triomphe, guirlandes de fleurs et de verdure. On visite Conflans, la vénérable ancêtre. Les vins d'honneur se succèdent, avec une mention particulière pour ce "coquin petit vin blanc de Cruet, particulièrement apprécié des dames qui faisaient partie de la caravane". Banquet, défilé historique. Retour à Annecy à 20 heures. Ils savent recevoir à Albertville !...

23 août
Quoi ? Il resterait des cyclamens quelque part ! Où ? A Notre Dame des Neiges. Pas une minute à perdre ! Départ à 7 heures, on laisse les vélos à la Balme de Thuy, on grimpe, on admire, on déguste les produits locaux et on redescend enfin avec "d'énormes bouquets de chardons et de cyclamens". Encore une belle journée pour les cyclos, mois pour les fleurs.
Les Annéciens, moins chauvins qu'on ne le dit, admirent aussi les lacs des autres, surtout lorsqu'ils sont entourés de restaurants réputés et que le groupe des randonneurs peut y arriver à l'heure de l'apéritif. Le lac de Nantua remplit toutes ces conditions.
Après un "repas empreint d'une saine gaieté", on revient sous un soleil de plomb.
Retour par Frangy avec le deuxième groupe : "encore une magnifique journée".

13 septembre
Rumilly, ce n'est pas loin ; et, en plus, c'est aujourd'hui la fête patronale chez nos voisins. Alors, la vallée du Borne, ce sera pour une autre fois.

AUTOMNE

27 septembre
= Dimanche dernier, on s'est fait des copains à Rumilly. Le G.C.A. va descendre avec eux le Val de Fier et visiter à Seyssel les établissements Varichon et Clerc :
- Encore vous, les cyclos !
- C'est-à-dire que... euh ! on voulait vous présenter des amis de Rumilly.
- Enchanté, et à part ça ?
- Il paraît que vous faites avec de la Roussette un mousseux meilleur que du Champagne?
La flatterie, ça marche souvent.

4 octobre
On a bien fait d'attendre. Outre qu'on a établi de solides liens d'amitié avec le groupe de cyclotourisme de Rumilly, sous la haute protection des crus de Seyssel, on bénéficie, en plus, d'une de ces belles journées dont octobre a le secret. On atteint la vallée du Borne par Evires, la Roche sur Foron et Saint Pierre en Faucigny. On photographie, on musarde: c'est la dernière sortie d'une journée entière. Saint Jean de Sixt laissera le souvenir d'un "succulent repas préparé par Madame Pautex" Avant de reprendre les vélos, on jette lui dernier coup d'oeil sur le paysage environnant; les montagnes sont déjà «couvertes de neige... Eh oui ! l'approche de l'hiver va bientôt disperser la caravane. Profitons donc de l'instant et puisqu'il y a la 'vogue" (fête du village) à Veyrier, une halte s'impose et... se prolonge : "la joyeuse rentrée à Annecy se fait à la nuit tombante".

18 octobre
Sortie "champignons". On ne vous dira pas où, parce qu'il suffit qu'on signale à une seule personne qu'on a trouvé un champignon quelque part pour être certain d'y retrouver dès le lendemain 20 Savoyards et 300 Suisses.

8 novembre
Décidément, cet automne est trop beau.
On ne peut pas se quitter comme cela. Qu'à cela ne tienne, il suffit de compléter le calendrier par une sortie d'une demi-journée : la visite du château de Thorens est au programme (souvenirs de Saint François de Sales et de Cavour).

13 décembre
Réunion de fin d'année et distribution des prix dans les salons de l'hôtel de France, rue Sommeiller.
On s'en souviendra, de 1936 ! Rendez-vous compte : l'année où le groupe des randonneurs a inauguré la route du col de l'Iseran !
Autre chose ? Ah! oui, nous avons été reçus comme des princes à Albertville et on s'est fait des copains à Rumilly. Et la neige à Hauteluce ! Et les pertes du Rhône ! C'est toujours impressionnant les pertes du Rhône. Et la passerelle du Bouchet ! Moi, j'ai eu le vertige.
Quoi ? Les congés payés ? C'est vrai ça, on n'a jamais vu autant de monde à Annecy.
Mais nous, pour l'évasion vers la nature, nous étions sur place. Ici, les congés payés ne pouvaient pas être perçus de la même façon qu'à Billancourt ou à Hénin-Liétard.
Notre ville de 23000 habitants se sent encore très proche de la campagne. Le magasin Folliet peut encore, à l'approche de l'hiver, faire de la réclame en patois :
"Vétia l'hivé, ma Nanon... Fou pinsa à sé m'ta u cho! Allins çhu Folliet, mon Joson" Les Annéciens sourient, mais ils comprennent.
Certes, il y a eu des grèves, les ligues d'extrême-droite ont procédé à des "exercices de mobilisation", mais il n'empêche que les grands soubresauts de la France industrialisée ne nous soient parvenus que fortement atténués : "ça chauffait, mais il n'y avait pas le feu au lac". C'est comme ça que s'exprime chez nous - avec l'accent ! - la sagesse rurale.
Ici, les cyclotouristes ont vécu plus à l'unisson des festivités villageoises, des fêtes patronales, des cueillettes, etc. que des grands événements du cyclotourisme. Nos voisins, les cyclotouristes chambériens, sont, partit-il, allés à Grenoble pour participer à une toute nouvelle manifestation : le "Brevet de Randonneur des Alpes" ; pour nous, c'était un peu loin. La revue "Le Cycliste" avait organisé une concentration sur Saint Etienne pour fêter son cinquantenaire ; Annecy n'a pas été représenté. Nous n'avons même pas été attirés par le "Circuit de France", vous savez, ce tour de France en 8 semaines, organisé par le Touring Club de France, sur la base d'une semaine par an. Cette année, il allait de Nice à Evian...
C'était près de chez nous (contrôle à Flumet), la presse locale nous l'avait annoncé, mais ça nous est sorti de l'esprit.
Et pourtant, quelle belle année de cyclotourisme! On s'en souviendra de 1936, dans notre si jolie petite ville.

Jean Pierre Baud

 

NOTES

(1) Les sources de cette reconstitution historique proviennent essentiellement du dépouillement complet de l'hebdomadaire local "l'Industriel savoisien" année 1936. En outre, un ouvrage de P. Soudan ("l'Annecy des années trente", Annesci, XXIII, 1982) a fourni de précieux éléments pour la reconstitution de l'atmosphère de cette période.
(2) A noter, la fête organisée, en 1932, pour les 90 ans de Dusonchet, le doyen du Club. Il déclare à cette occasion avoir commencé avec "un grand bicycle en bois". Comme il avait 28 ans en 1870, il n'est donc pas impossible qu'il ait alors participé au fameux Annecy-Genève (cf. Cyclotourisme de janvier 1985 ; ainsi que la recopie de l'article dans ce site).
(3) Il y avait, à l'époque, une liaison ferroviaire directe Annecy-Albertville bien pratique pour aller randonner dans le Beaufortin. Notons qu'une partie de cette voie désaffectée est main, tenant occupée par la célèbre piste cyclable du lac d'Annecy.
 

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