Le cyclotourisme à Annecy en 1870

Jean-Pierre Baud

 

(Extrait, avec quelques corrections et mises à jour, de Cyclotourisme, Revue officielle de la Fédération Française de Cyclotourisme, n° 322, janvier 1985)

 

 

En 1870, la ville d'Annecy, comme l'ensemble de la Savoie, n'était française que depuis dix ans. Cette préfecture de dix mille habitants se réduisait à peu près aux vieux quartiers blottis au pied du château et à ce qui correspond actuellement au centre-ville, plus une excroissance au Nord : le faubourg de Boeuf, (l'actuelle rue Carnot). C'était ce faubourg que découvrait d'abord le voyageur arrivant de Genève. Celui qui venait de Chambéry, la capitale historique de la province, ou de l'élégante station d'Aix les Bains, arrivait par la rue Royale où la diligence le déposait à la hauteur de l'hôtel d'Angleterre. On ne manquait pas alors d'être frappé par le contraste entre l'opulence de Genève, le snobisme d'Aix les Bains et ce mélange de quiétude bourgeoise et d'enracinement rural qui composait l'atmosphère d'Annecy avant que d'audacieux novateurs ne viennent, sous la Troisième République, l'éveiller à l'industrie et au tourisme. Les loisirs ont toujours eu leurs saisons. Mais à Annecy, en 1870, il semblait que leur succession eût plus qu'ailleurs le caractère d'une nécessité liturgique. L'arrivée de l'automne annonçait l'époque des bals, des concerts et des représentations théâtrales ; les fêtes du Carnaval étaient le grand moment de la saison hivernale. Quant à l'été, il était rythmé par la succession des concours de musique et des concours de tir : la presse locale notait soigneusement les prix et médailles remportés par les sociétés locales qui tenaient alors, dans la ferveur du public, la place qu'occuperont par la suite les clubs de football et de rugby. Quand il faisait très chaud, les jeunes gens allaient se baigner, mais pas au lac dont les rives étaient encombrées de roseaux ; ils allaient se tremper dans la rivière du Fier, à quatre kilomètres d'Annecy, solennellement mis en garde contre la congestion. Certains se hasardaient sur les sommets environnants, le Parmelan, le Semnoz et la Tournette. Mais ces escapades gardaient un goût d'aventure : n'avait-on pas dû organiser, en septembre 1868, une battue à l'ours sur plusieurs communes de l'autre bout du lac? Jusqu'à la fin de 1869, la chronique locale avait ainsi témoigné du monotone déroulement des loisirs rituels. Mais en 1870, quelques mois avant que les journaux ne s'emplissent du fracas de la guerre, les paisibles annéciens s'émurent déjà d'un envahissement : les vélocipèdes étaient arrivés!

 

Annecy découvre le vélocipède

 

C'est dans une petite annonce de mai 1869 que l'on trouve la première allusion à la présence de vélocipèdes dans la ville d'Annecy :

A vendre à très bon marché un très joli vélocipède à trois roues et à deux places. S'adresser, pour les renseignements, à M. Decoux, serrurier, place Saint Maurice.

(L'Industriel savoisien du 22 mai 1869)

L'annonce n'indiquait pas clairement s'il s'agissait ou non d'une machine neuve. Il est en revanche certain qu'un marché local de l'occasion existait en octobre 1869 :

A vendre d'occasion un vélocipède presque neuf avec ses accessoires. S'adresser au bureau du journal.

(L'Industriel savoisien du 9 octobre 1869).

Ces deux petites annonces témoignaient en fait d'un phénomène plus important qu'elles ne le laissaient supposer. Les premiers vélocipèdes arrivèrent certainement avant 1869 et peut-être dès 1866, date à laquelle le chemin de fer atteignit Annecy.

Mais il fallut attendre 1869 pour que le phénomène fût jugé par les Annéciens comme susceptible de changer quelques-unes de leurs habitudes, voire de menacer leur tranquillité. C'est ce dont témoignait le journal Les Alpes, une nouvelle feuille qui, dans son premier numéro, relevait les faits importants de l'année écoulée :

Le vélocipède s'est emparé des rues de notre bonne ville. On ne voit que roues et mécaniques qui glissent à la nuit tombante sur nos pavés! Si la municipalité ordonnait que ces traîtres véhicules fussent munis d'une lanterne une fois la nuit arrivée, ne serait-ce pas là une sage mesure?

Cette lanterne, franchement, ne serait pas une troisième roue au chariot.

(Les Alpes du 30 décembre 1869)

On le voit, le vélocipède a d'abord été perçu par l'opinion publique annécienne comme un facteur d'insécurité. Lorsque, en avril 1870, L'Industriel savoisien signala qu'on se servait depuis peu de cette machine pour distribuer les journaux aux nombreux kiosques parisiens, le journaliste ajouta : "A quelque chose vélocipède est bon" (numéro du 16 avril).

Que le vélocipède était synonyme de malheur, c'était bien ce que disaient les promeneurs qui, dès les premiers beaux jours, retrouvaient leur traditionnelle promenade du Pâquier. L'Industriel savoisien, Le Mont Blanc et Les Alpes publièrent alors une protestation, la même au mot près dans les trois titres :

C'est aujourd'hui le jour des réclamations. Les paisibles promeneurs ne se rendent plus qu'avec crainte, le soir, au Pâquier, dont les allées sont devenues le terrain des manoeuvres vélocipédistes. A chaque instant on est obligé de se garer d'une de ces machines à la mode. Pour éviter des accidents, on ferait sagement d'interdire nos promenades aux vélocipédistes/ Les grandes routes offrent un terrain propice à leurs exercices ; ils peuvent s'en contenter.

(L'Industriel savoisien du 21 mai 1870 et Les Alpes du 26 mai 1870 citant Le Mont Blanc).

En fait, le maire d'Annecy n'avait pas attendu la publication de ces protestations et avait déjà pris l'arrêté suivant :

Article 1er - A l'avenir les vélocipèdes ne pourront circuler dans l'intérieur de la ville qu'avec une allure modérée ; ils ne pourront être introduits sur les trottoirs tant des rues que des promenades et dans les endroits spécialement réservés aux piétons ; ils devront suivre, en tout temps, la partie carrossable des routes et voies publiques.

Article 2 - A partir de la chute du jour, ils devront être munis d'une lanterne allumée qui sera placée sur le devant du vélocipède ; les verres de cette lanterne devront être de couleur rouge et entretenus dans un parfait état de propreté...

Fait à Annecy, en mairie, le 17 mai 1870.

Le Maire d'Annecy, Germain.

(Publié dans L'Industriel savoisien du 4 juin 1870)

"Allez donc sur les routes", disaient en substance les journaux et les autorités de police. Mais certains n'avaient pas attendu qu'on leur en fasse l'injonction : ils y étaient déjà, sur le routes. Voici que vont entrer en scène les premiers cyclotouristes annéciens.

 

Annecy découvre le cyclotourisme

 

Le journal Les Alpes se distinguait de ses confrères par un style nouveau, moins conformiste, plus critique et surtout plus ouvert au modernisme. Conscient des dangers du vélocipède quand sa circulation urbaine n'était pas canalisée, il se montrait au contraire enthousiaste dès qu'il s'agissait de l'utilisation routière de la machine à la mode. Car pour Les Alpes, le vélocipède de 1870 était autre chose que le jouet urbain d'une jeunesse turbulente.

Jusqu'à ce jour, l'histoire de la vélocipédie nous a présenté les années 1869-70 comme le grand démarrage des compétitions cyclistes avec, entre autres, la fameuse course Paris-Rouen du 7 novembre 1869. Je puis maintenant affirmer qu'en ce qui concerne Annecy, et vraisemblablement la Haute-Savoie, l'histoire du cyclotourisme(1), et même du cyclotourisme pratiqué en club, est plus ancienne que l'histoire du cyclisme de compétition.

En effet, la première fois qu'on parla à Annecy du vélocipède autrement que pour en dénoncer les dangers urbains, ce fut pour relater des randonnées en groupe.

Voici le document :

Nous avons à Annecy une société de jeunes vélocipédistes qui, chaque dimanche, partent en caravane et visitent une ville voisine ; que dis-je, voisine? Mais dimanche dernier ils sont allés à Albertville et revenus à Annecy dans la journée! Un cheval aurait de la peine à faire ce trajet.

Il y a quelques semaines, nos enragés sportmenns (sic!) ont mis en émoi la ville de Thônes, où ils sont arrivés pendant la grande messe. Lorsqu'ils ont passé devant l'église, le bruit des vélocipèdes a fait sortir les fidèles ; on a cru un instant à un incendie ; le prône a été interrompu. Heureusement la panique n'a pas été de longue durée, et chacun a ri de l'incident.

Nos jeunes gens ont été reçus ensuite avec effusion par nos excellents compatriotes de Thônes, si bien que pour revenir, ils ont gravi, à cheval sur leur instrument, la longue côte du Fier! Il n'y a que le Saint-Jean fortifié par l'air pur de la montagne, qui puisse faire exécuter un pareil tour de force.

A quand l'ascension de la Tournette?

(Les Alpes du 19 mai 1870 ; article reproduit par L'Industriel savoisien du 21 mai 1870)

Cet article appelle quelques commentaires. Notons d'abord que l'hebdomadaire Les Alpes étant paru le jeudi 19 mais, nous pouvons dater très exactement du dimanche 15 mai 1870 la randonnée Annecy-Albertville et retour. La distance de 90 kilomètres n'était pas négligeable, sans représenter pour autant un tour de force : le Moniteur universel avait écrit en 1868 qu'une traite quotidienne de 80 à 100 kilomètres plusieurs jours de suite était concevable(2).

Il est cependant fort vraisemblable que le retour ne fut pas une partie de plaisir, avec le long faux-plat et le quasi inévitable vent contraire du tronçon Ugine-Faverges.

Quant à l'aventure de Thônes, digne des Copains de Jules Romains, elle nous fournit, outre une occasion de sourire, une précision technique : le bruit des roues des vélocipèdes sur le pavé. Ainsi la plupart des machines n'étaient pas encore équipées des bandages de caoutchouc inventés par Clément Ader en 1868(3).

L'itinéraire Annecy-Thônes fut vraisemblablement celui qu'avait suivi J.-J. Rousseau (à pied et à cheval) au siècle précédent, en cette journée inscrite dans la biographie du philosophe comme celle de "L'idylle des cerises". En 1870, la route de Veyrier au col de Bluffy n'en était encore qu'au stade du projet. L'itinéraire fut donc : Annecy, Annecy-le-Vieux, Sur-les-Bois, Dingy-Saint-Clair, Thônes.

En ce qui concerne le retour, que penser de cette allusion à l'escalade de "la longue côte du Fier"? Il faut écarter l'idée qu'ils aient pu revenir par le col du Marais et Serraval, et cela parce qu'il n'y a pas eu, avant 1884, de chemin reliant Serraval à Faverges. C'est pourquoi il est, à mon sens, possible de donner deux significations aux propos du journaliste. Il se peut que les Annéciens aient fait, avant de s'en retourner, une espèce de démonstration sur le chemin de Serraval, lequel avait été tracé en 1858 et 1865. Une telle interprétation justifierait l'allusion à la Tournette, dont l'escalade débutait effectivement par ce chemin le long du Fier. Selon une autre interprétation, beaucoup plus simple, le journaliste aurait voulu dire que les vélocipédistes n'avaient pas mis pied à terre au retour, même dans la longue côte entre le pont de Dingy et Sur-les-Bois.

 

Loisirs urbains et hostilité rurale

 

La saison vélocipédique de 1870 fut interrompue prématurément par la guerre. Mais les jeunes sportifs d'Annecy eurent encore le temps d'avoir les honneurs de la chronique locale :

Samedi soir, les membres du club des vélocipédistes d'Annecy ont accompli un nouveau tour de force ; ils se sont rendus d'Annecy à Genève en 4 heures et demie. Le voyage s'est effectué, en allant, sans aucun encombre. Au retour, la bêtise de quelques individus, avinés sans doute, a failli causer plusieurs accidents. Ainsi dimanche soir, vers 10 heures, nos jeunes vélocipédistes descendaient rapidement la côte du Mont Sion, lorsque l'un d'eux, qui était resté en arrière, rencontre tout à coup un obstacle qui lui occasionne une terrible secousse. Son vélocipède venait de se heurter contre une barre de fer placée sur la route par des farceurs, qui n'auraient pas demandé mieux que de voir culbuter un homme.

Heureusement la roue du vélocipède était garnie d'une bande de caoutchouc, et l'obstacle fut franchi sans qu'il en résultât une chute qui aurait pu être terrible.

Il serait bon qu'on fît connaître dans la campagne, qu'un vélocipède sur la grande route a droit, comme une voiture, au respect des riverains.

(Les Alpes du 30 juin 1870 ; article reproduit par L'Industriel savoisien du 2 juillet 1870).

Cet article retient l'attention à divers points de vue. Notons d'abord la précision des détails. Nous savons qu'Annecy-Genève et retour eut lieu le samedi 25 et le dimanche 26 juin. Nous savons aussi que nos précurseurs, à l'aller comme au retour, ont roulé le soir et même de nuit, vraisemblablement pour éviter la grosse chaleur. Nous connaissons encore la distance (deux fois 43 kilomètres), le temps à l'aller (4 heures et demie) et don la moyenne horaire (9,5 km/h).

Retenons aussi l'affirmation du droit à la route pour les vélos et venons-en enfin à ce qui inscrit cette randonnée en bonne place dans l'histoire de la vélocipédie. En effet, jusqu'à preuve du contraire :

1) - C'est la première fois qu'il est fait état d'une randonnée internationale(4).

2) - Surtout, c'est la première fois qu'on signale le passage d'un col à vélocipède (en l'occurrence le col du Mont Sion, 786 mètres).

Vingt jours plus tard, l'ordre de mobilisation était lancé. Bientôt les journaux ne parlèrent plus que de la guerre, puis de la Commune de Paris. Que devinrent-ils, nos enthousiastes vélocipédistes, dans ce qu'il est convenu d'appeler une tourmente? Furent-ils mobilisés? Possesseurs d'un objet de luxe, ces jeunes gens appartenaient très certainement à une bourgeoisie fortunée, c'est-à-dire à un milieu où l'on pouvait payer un remplaçant qui accomplissait l'obligation militaire de celui qui avait tiré un mauvais numéro. La presse de l'époque était pleine d'annonces concernant ce marché très florissant.

Le cyclotourisme prit-il un nouvel essor après la guerre? De nouvelles recherches nous l'apprendront. Les miennes et aussi, je l'espère très vivement, les vôtres.

 

 

 

NOTES

(1) Faut-il, parler de "vélotourisme" avant l'invention de la bicyclette? (cf. Ph. Marre, "Vélocio et ses amis", in L'enCYCLEopédie, dir. J. Durry, Lausanne, Edita-Denoël, 1982, p. 91-93). Certes "cyclo" évoque la bicyclette et non le vélocipède, type Michaux. Mais "cyclo" peut aussi désigner le bicycle, synonyme de vélocipède. Philippe Marre semble même émettre une réserve quant à l'utilisation de "tourisme" avant 1883, date à laquelle le Littré accueille le mot, avec la signification d'un loisir anglais. Mais les arguments de réfutation sont nombreux, au moins pour démontrer l'antériorité de l'introduction du mot "touriste" dans l'usage français, ne serait-ce que ce Guide du touriste à Annecy de D. Marchand, publié en 1869. Faut-il rappeler en outre que Stendhal avait fait paraître en 1838 ses Mémoires d'un touriste?

(2) Ph. Marre, loc. cit.

(3) Depuis la parution de cet article, il a été démontré qu'une randonnée internationale (Lyon-Genève) avait été réalisée dès 1868. En revanche l'itinéraire, bien que comportant une rude grimpée entre Cerdon et Nantua, ne franchissait pas de col. A ce jour (4 février 1997) la preuve n'a pas été établie du franchissement d'un col à vélocipède antérieur au passage du col du Mont Sion, le 26 juin 1870. Sur la randonnée Lyon-Genève (p.229), ainsi que tout ce qui concerne l'apparition du vélocipède et son développement, sous tous les aspects technologiques, industriels, commerciaux et sociaux, la référence majeure est désormais l'extraordinaire ouvrage de K. Kobayashi, Histoire du vélocipède de Drais à Michaux, 1817-1870. Mythes et réalités, Paris-Tokyo (Bicycle Culture Center), 1993 (à commander l'auteur, Keizo Kobayashi, 14/16, rue Botzaris 75019 PARIS, prix : 300 francs franÁais).

(4) L'anecdote suivante prouve qu'au moins un de ces précurseurs possédait un vélocipède bénéficiant de ce perfectionnement.

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